La Sainte écriture dans la vie de l’église,
une source vive et féconde pour la théologie morale
Waltraud
Linnig
Publié dans L. Melina, J.
Noriega, Camminare nella Luce. Prospettive della teologia
morale a partire da Veritatis splendor, Roma, Lateran University
Press, 2004, p. 619-629.
L'encyclique Veritatis splendor présente un "enseignement
enraciné dans l'écriture Sainte et dans la Tradition apostolique vivante"
(VS 5). VS 28 affirme explicitement, en se référant à DV 7, que l’écriture
Sainte « reste la source vive et féconde de la doctrine morale de l’église ».
VS 29 renvoie à OT 16 qui invite à perfectionner la théologie morale
en nourrissant davantage sa présentation scientifique de la doctrine
de la Sainte écriture.
La première partie de Veritatis splendor met en œuvre ces
souhaits du Concile Vatican II.
Saluée par beaucoup, cette présentation de l’enseignement moral à
partir de l’écriture
Sainte ne va cependant pas de soi. Nombreux sont les moralistes et
les exégètes qui se posent les questions suivantes : Comment
interpréter et « actualiser » l’écriture
écrite il y a 2000-3000 ans pour les hommes d’aujourd’hui ? Quelle
est son autorité ? Comment établir la théologie morale à partir de
l’écriture ? Comment
articuler entre eux les apports de la raison et ceux de la
Révélation dans la réflexion morale ? Pour beaucoup il s’agit là des
problèmes d’herméneutique philosophique. Si la première partie de
l’encyclique a été accueillie comme une belle méditation de
l’évangile du jeune homme riche (Mt 19,16-21), elle a aussi reçu de
vives critiques comme étant une interprétation biblique prémoderne
qui ferrait fi des acquis de l’exégèse scientifique.
Nous
voudrions montrer que la première partie présente une interprétation
biblique dans la ligne de Dei Verbum. Par un développement de
la doctrine de l’Esprit Saint dans la Tradition de l’église,
elle permet d’ébaucher une théologie morale fondamentale qui
manifeste comment VS I fonde théologiquement les deux autres parties
de l’encyclique et comment le recours à l’écriture
Sainte renouvelle la doctrine morale de l’église.
1. L’écriture dans la vie de l’église
La
première partie de l'encyclique, le commentaire de l’évangile du
jeune homme riche en Mt 19, fournit elle-même des indications pour
sa propre interprétation. Une analyse phrase par phrase de VS 6-27
permet de découvrir la perspective dans laquelle se situe
l’encyclique : Elle s’adresse à des croyants, les évêques, et se
donne comme tâche de réconforter, avec eux, la foi des fidèles. La
foi de l’église
est au principe et au terme de l’interprétation biblique en
Veritatis splendor.
Par
cette foi, Veritatis splendor accueille l’écriture
et la reconnaît comme « Parole de Dieu vivante et efficace »,
comme témoin et instrument de l’alliance entre Dieu et
l’homme. L’encyclique reçoit ainsi la Révélation divine pour la
transmettre à ses lecteurs, elle adopte la perspective de Dei
Verbum dont le premier chapitre sur « la Révélation elle-même »
inclut un numéro sur la foi (5) et un numéro sur la raison naturelle
(6) : la Révélation est comprise comme un échange et une alliance
entre Dieu et l’homme, à l’acte divin doit correspondre un acte
humain. La foi est cet acte de l’homme en réponse à l’autocommunication
de Dieu. En proposant l’évangile
à ses lecteurs, Veritatis splendor se met au service de la
Révélation, elle fait œuvre de transmission, elle fait entrer ses
lecteurs dans une relation de foi avec Dieu en suscitant
« l’obéissance de la foi » qui est soumission de l’intelligence et
assentiment de la volonté (cf. DV 5).
VS 27 le dit explicitement : « Dans l’Esprit, l’église
accueille et transmet l’écriture
comme témoignage des "grandes choses" que Dieu opère dans
l’histoire ». Expression de la Révélation offerte par Dieu, l’écriture
guide les considérations de la première partie de l’encyclique et
lui impose son ordre ; expression de la foi de l’église,
l’écriture est lue
dans cette foi comme porte d’entrée au mystère de Dieu.
2. La vie de l’écriture
dans l’église
VS 25-27 rend compte théologiquement de cette lecture de l’écriture
par la foi. L’agir du Christ présent à tous les hommes fonde la
permanence de la Révélation et ainsi l’actualité et la performance
de l’écriture. Dans l’écriture,
le Christ parle et agit dans l’aujourd’hui de tout croyant à son
écoute : VS 25 rassemble dans une seule phrase l’enseignement de la
première partie de l’encyclique : « Le Maître (cf. VS 9-11), qui
enseigne les commandements de Dieu (cf. VS 12-15), qui invite à sa
suite (cf. VS 16-21) et qui accorde la grâce pour une vie nouvelle
(cf. VS 22-24), est toujours présent et agissant au milieu de nous,
selon sa promesse : "Et voici que je suis avec vous pour toujours
jusqu'à la fin du monde" (Mt 28,20) ». La présence agissante du
Christ dans tous les temps est inscrite dans l’évangile lui-même.
Dans
la foi et la vie de l’église,
l’écriture Sainte se
manifeste dans son éternelle « actualité » et « performativité »,
les sacrements le montrent à l’évidence. La doctrine, la vie et le
culte de l’église sont
une réponse vivante à la question de l’herméneutique biblique, à
savoir comment actualiser l’écriture
pour les hommes d’aujourd’hui. Cette question est de fait résolue
par Dieu qui continue son œuvre de salut dans le Christ. L’écriture
n’est pas simplement un texte du passé que l’homme d’aujourd’hui
aurait à rendre actuel par des procédés rationnels. L’écriture
est le témoin et l’instrument du Dieu vivant, parlant et agissant,
maintenant comme autrefois, dans l’histoire humaine. Dans la foi,
l’encyclique reconnaît et accueille cette Parole actuelle de Dieu
confiée à l’église. Elle en explicite aussi la façon dont le Christ agit
dans le présent de tout homme :
Le
Christ continue son œuvre « dans l’église » qui est son corps et « par l’action du Saint Esprit »
promis et envoyé par lui (VS 25).
L’église reconnaît qu’elle est, par le don de l’Esprit,
corps du Christ (VS 25) et ainsi sacrement du salut (cf. LG 1), « mysterium
et sacramentum » de la plénitude de la Révélation divine dans le
Christ : l’église est
une communion de foi et de vie, avec Dieu et avec les hommes
(VS 26). Elle a à transmettre cette Révélation divine qu’elle porte
en elle. Sa Tradition dans l’Esprit concerne « tout ce qu’elle est
et tout ce qu’elle croit » (DV 8 cité en VS 27). Veritatis
splendor reçoit l’écriture
de la foi et de la vie de l’église
comme « testament et instrument » de la Révélation inséparable de la
communion croyante qui l’a fait naître et qu’elle fonde.
Cette Tradition « dans l’Esprit » se manifeste comme une
interprétation spirituelle personnelle et ecclésiale de l’écriture.
Selon VS 27 § 1, la transmission des
écritures comme témoignage de la Révélation de Dieu dans
l’histoire se déploie à travers l’interprétation « actualisante » de
l’Ancien comme du Nouveau Testament dans l’enseignement des Pères et
Docteurs, dans la vie des Saints et dans la célébration liturgique.
La Tradition de l’église
est une interprétation spirituelle de l’écriture
déployée dans toutes les dimensions de la vie de la foi et,
inversement, l’interprétation de l’écriture
est un acte de la Tradition ecclésiale. Ainsi, par l’Esprit, l’écriture
dans la Tradition de l’église
est vivante et vivifiante.
En VS 27 § 2, Veritatis splendor précise comment se
fait cette « actualisation ». Elle est « le signe et le fruit d’une
profonde intelligence de la Révélation et d’une bonne compréhension,
à la lumière de la foi, des nouvelles situations historiques et
culturelles ». Pour vivre dans l’aujourd’hui la Loi du Seigneur,
connaissance et reconnaissance de Dieu doivent être unies à une
connaissance et une reconnaissance de l’homme et du monde à la
lumière de la Révélation de Dieu. Grâce à la foi, l’Esprit à
l’origine de la Révélation est aussi à l’origine de cette
connaissance et reconnaissance de l’homme et du monde. Veritatis
splendor unit ici DV 8 sur l’intelligence de la Révélation et DV 5
sur la foi demandant l’intervention de l’Esprit Saint. Sous-jacent
est l’enseignement de LG 48 et de GS 11 sur la foi éclairant le sens
de notre vie temporelle
et de toute réalité humaine.
Interpréter l’écriture
pour vivre l’évangile
au quotidien est donc l’œuvre de la foi à l’intérieur de laquelle se
noue l’union entre Dieu et l’homme, par l’Esprit Saint.
En
insistant sur l’interprétation toujours nouvelle de la Parole de
Dieu à chaque époque et en soulignant l’œuvre de l’Esprit dans
l’aujourd’hui des croyants, l’encyclique développe la doctrine de
DV sur la Tradition de l’église.
DV 7-10 affirme l’action de l’Esprit dans la Tradition pour « garder
inaltérée et vivante », pour « conserver », « exposer » et
« répandre » la Parole de Dieu.
La Constitution insiste sur l’attachement fidèle à l’enseignement
reçu. DV 8 § 2 sur le progrès de la Tradition sous l’assistance du
Saint-Esprit met en avant la perception de la Révélation.
DV 10 § 2 sur la charge d’interprétation du Magistère souligne qu’il
« écoute », « garde » et « expose » la Parole de Dieu.
VS 27 § 2 reprend cette liste, mais ajoute l’expression
« appliquer de façon adaptée ».
L’encyclique met ainsi davantage en évidence que la transmission de
la Parole de Dieu est toujours une « interprétation » qui pour être
fidèle et vivante doit comporter nécessairement son
« actualisation » dans tous les temps, cultures et situations. Cette
actualisation est l’œuvre de l’Esprit Saint.
3. L’écriture au fondement d’une réflexion morale
3.1
Contenu et méthode
Veritatis splendor interprète donc l’écriture dans la foi de l’église,
en s’appuyant sur sa Tradition vivante. Dans cette lumière, l’écriture
est reconnue comme le fondement d’une réflexion morale qui
enseigne aussi sa propre méthode d’interprétation.
Veritatis splendor choisit l’évangile du jeune homme riche en Mt
19,16ss précisément, parce qu’il constitue une « trame utile » pour
réentendre l’enseignement moral de Jésus : Cette « trame utile »
consiste dans l’articulation entre les deux réponses de Jésus, entre
AT et NT, entre commandements de la Loi et don de la grâce. L’évangile
même suggère ainsi à l’encyclique la « logique » de la transmission
de la Révélation. Selon cette logique, VS I interprète l’écriture
par l’écriture.
L’encyclique lit l’évangile
à la lumière de l’un et l’autre Testament. Le concours réciproque de
l’un et l’autre Testament à l’intelligence de la Révélation
détermine dans l’encyclique l’interprétation du sens moral de l’écriture :
La
question du Bien en Mt 19,17 est lue en VS 9 dans la lumière des
autres évangiles synoptiques qui jettent ensemble une lumière plus
vive sur son origine et sa fin, Dieu. En VS 10, des textes de la
Tradition commentant l’AT aident à pénétrer le sens de cette
affirmation pour l’agir moral de tout homme. La lettre de l’AT, lue
à la lumière du Christ, devient témoin de l’universalité de
l’enseignement moral évangélique. La Révélation de Dieu à Israël
était déjà manifestation et prescription du Bien, la vie morale y
avait été révélée comme réponse d’amour à Dieu. Selon VS 11, l’évangile
discerne dans l’AT le « cœur » de la Loi, l’amour du « seul Bon ».
Toute l’écriture
témoigne de la Révélation divine et manifeste en même temps
l’articulation entre l’AT et NT. La lettre de l’AT par sa force même
énonce sa propre insuffisance, elle est promesse du Nouveau. Le NT
est l’accomplissement de l’AT dans la personne du Christ et le dit
dans sa lettre (cf. VS 11).
3.2 Morale de l’écriture
et morale aujourd’hui
VS I
marche sur la voie tracée par l’évangile en fondant son enseignement moral dans la lettre de
l’AT, en l’interprétant à la lumière du Christ, en gardant ainsi
dans son unité le sens littéral et le sens spirituel de l’écriture.
Dans
l’évangile, le
Christ récapitule l’Ancienne Alliance et l’accomplit en la
renouvelant. Il reprend la Loi ancienne et en déclare l’éternelle
actualité quand il l’interprète dans l’Esprit. Il promulgue à jamais
la Loi en faisant mémoire de l’origine pour conduire l’homme à
l’obtention de sa fin ultime et bienheureuse. VS 12-15 redit
aujourd’hui ce à quoi la lettre de Mt 19,17-19 renvoie :
l’enseignement de l’AT sur le Bien déjà inscrit dans le cœur de tout
homme, révélé sur le Sinaï et promis à son accomplissement intégral
par le don de l’Esprit. Veritatis splendor se réfère
fréquemment aux enseignements des prophètes et des sages pour
intégrer les temps de la Révélation dans l’économie
du salut récapitulée dans le Christ. L’encyclique offre
l’intelligence spirituelle du mystère reçue par S. Paul pour mieux
faire entendre la lettre de l’écriture.
Le Concile Vatican II et le Catéchisme de l’Eglise Catholique
présentent aujourd’hui la « Torah de Dieu » en profitant des
élaborations théologiques et philosophiques des siècles pour en
approfondir l’intelligence et en montrer l’universalité rationnelle.
Veritatis splendor redit aux hommes d’aujourd’hui, ce que les
quatre évangiles et tout le NT enseignent : La deuxième Table du
Décalogue exprime à jamais le « cœur » de la Loi divine, elle
manifeste la Révélation de l’homme dans le Christ en supposant la
reconnaissance de Dieu demandée par la première Table. Le Christ, la
Sagesse divine faite chair, manifeste dans sa personne et dans ses
actes l’unité des deux Tables de la Loi.
Jésus fait appel à la liberté du jeune homme, il l’invite à
marcher à sa suite pour obtenir le Bien, la Vie éternelle. C’est le
chemin d’Israël conduit par Dieu à travers désert et exil, jusqu’à
l’accomplissement des promesses dans son Messie. C’est le chemin que
l’encyclique propose à ses lecteurs : VS 16-18 recueille dans
les écrits de S. Paul l’intelligence de ce cheminement de liberté
qui trouve sa perfection dans le Christ. La suite du Christ et la
garde de son commandement sont déployé par S. Jean, la configuration
au Christ opérée dans le Baptême et l’Eucharistie se manifeste avec
force dans les lettres de S. Paul. Veritatis splendor éclaire
ces différents aspects du mystère du Christ et de l’agir moral
parfait par l’ensemble du NT. Chacun de ses écrits pointe à sa
manière vers le centre qui est le Christ. La diversité de la lettre
témoigne de l’unique Esprit.
Le
Christ que présente VS I est le Christ « selon les
écritures ». En Mt
19, le Christ reconduit la Torah à sa beauté originelle, son
Esprit redécouvre à l’homme quel « Esprit de vie » Dieu lui avait
insufflé dès la Création et quel Esprit lui donne de marcher vers sa
fin. Jésus, le Verbe incarné, est lui-même la lumière de l’origine
et de la fin. Le contexte immédiat de Mt 19,3-12 conduit
l’encyclique à éclairer les réponses de Jésus par un regard sur
l’histoire du salut. La pédagogie divine dans la progression de
l’enseignement donné à Israël et la pédagogie de Jésus face au jeune
homme s’éclairent mutuellement. C’est cette même pédagogie que
VS I met en œuvre pour conduire ses lecteurs à la reconnaissance
de la vérité et de la perfection de l’agir moral. L’amour toujours
premier de Dieu et la prévenance de sa grâce font de la vie morale
un don de Dieu qui suscite et épouse la liberté humaine, à travers
le don de la loi et de la grâce pour sa plénitude dans l’Esprit.
Selon VS 22-24, la Loi nouvelle dans sa lettre est aussi
ancienne que la Torah d’Israël et son Esprit est le don toujours
nouveau reçu dans la foi au Christ.
Recevoir l’Esprit et le laisser répandre la charité de Dieu dans
notre cœur, c’est vivre la Loi nouvelle de l’amour. C’est renoncer à
tout bien pour accueillir le Bien qui donne d’accomplir le bien.
Comme le Christ demande au jeune homme d’observer les
préceptes de la Loi et l’invite à le suivre dans la pauvreté du cœur
pour les accomplir en plénitude, l’interprétation de l’écriture
en VS I s’appuie sur le travail de l’exégèse scientifique,
mais ne dégage pleinement le sens moral de la Parole de Dieu qu’en
lisant l’écriture dans
l’Esprit qui l’a inspirée.
L’interprétation spirituelle de l’écriture
par la foi « accomplit » et « rend parfait » le travail de la raison
qui, seule, ne peut atteindre la réalité vivante signifiée par la
lettre scripturaire. Dans la foi, la raison croyante se laisse
guider par l’Esprit pour pénétrer dans le mystère du salut. Loin de
mesurer l’écriture, la
raison se laisse mesurer par elle et par sa lettre pour être
conduite par l’Esprit à la vérité tout entière. La docilité de la
raison au don de l’Esprit offert dans la Lettre donne à la raison sa
perfection de sagesse (cf. GS 15). Comme la loi et la grâce sont
unies dans l’unique dessein de Dieu, ainsi la raison et la foi dans
la connaissance et l’amour de l’unique vérité qu’est le Christ.
Le
sens moral de l’écriture
dégagé par la première partie de Veritatis splendor est ainsi
enraciné dans la lettre scripturaire, fondé sur l’allégorie et
enveloppé par l’anagogie. La charité, en tant que promesse et
accomplissement, est la clé de voûte du sens moral et tient dans
l’unité tout l’édifice moral.
3.3 Interprétation de l’écriture
et réflexion morale
L’interprétation spirituelle de l’écriture
mise en œuvre en VS 6-27, tirée de l’enseignement moral de la loi et
de l’évangile, fait
comprendre le contenu moral de VS II et III. Ces deux autres
parties supposent l’intelligence de la foi explicitée en VS I et
rendent rationnellement compte de la morale biblique de l’Alliance
et des commandements, de la lettre et de l’Esprit de l’écriture.
VS 35-53 par exemple développe l’enseignement de VS I sur la loi
naturelle. Celle-ci est la lumière de l’intelligence infusée en
l’homme (cf. VS 12) et qui l’éclaire sur sa vérité (cf. VS 10). La
création de l’homme à l’image divine est création « à l’image de
l’Image », à l’image du Verbe incarné (cf. VS 7). La loi naturelle
dit à l’homme sa dignité de personne dans sa structure spirituelle
et corporelle (cf. VS 13). L’unité entre lettre et Esprit dans l’écriture
renvoie à l’unité de la nature humaine et de la nature divine dans
la personne du Verbe incarné, elle symbolise aussi l’unité de la
personne humaine, « corpore et anima unus » (GS 14 cité en
VS 48). La loi naturelle n’est donc pas une simple norme formelle,
mais elle a un contenu, déterminé par la vérité de l’être corporel
et spirituel de la personne humaine. Le commandement de l’amour du
prochain exprime la dignité de la personne humaine en se réfractant
dans les différents préceptes de la deuxième Table du Décalogue,
disait VS 12-15. Le rejet des « actes intrinsèquement mauvais » et
la détermination de l’agir bon par les commandements (VS 71-83)
expriment en tout temps ce respect des personnes. Lorsque Jésus
reconduit la loi à sa beauté originelle (VS 22), il redécouvre à
l’homme la profondeur de la loi divine inscrite en son « cœur ».
VS 51-53 s’en fait l’écho en reconnaissant l’universalité et la
permanence de la loi naturelle fondée dans le Christ.
VS 12-15 manifeste l’unité des deux Tables du Décalogue, du
commandement de l’amour de Dieu et du prochain. Cette unité éclaire
la question de l’option fondamentale et des comportements concrets
en VS 65-68. Reconnaître Dieu et suivre le Christ dans le
choix fondamental de la foi se traduit et se « vérifie » par des
comportements déterminés. Ici encore, VS II rappelle l’unité de la
personne humaine révélée dans le Christ et le lien entre la personne
et ses actes. VS 10 supposait ce lien en parlant des actes humains
comme expression de la gloire de Dieu.
La
doctrine de l’objet de l’acte moral en VS 71-83 reprend ces
éléments et constitue une explicitation de l’enseignement moral de
Jésus en Mt 19,16-21 lu en VS I dans l’unité de l’écriture.
La loi morale oriente l’être de l’homme vers le Bien — c’est l’œuvre
créatrice de Dieu restaurée dans la Rédemption — et fournit les
critères objectifs de l’agir moral bon : celui-ci est ainsi
imitation de Dieu et assimilation au Christ. L’orientation au Bien
« est trouvée par la raison dans l’être même de l’homme, entendu
dans sa vérité intégrale, donc dans ses inclinations naturelles,
dans ses dynamismes et dans ses finalités qui ont toujours aussi une
dimension spirituelle : c’est exactement le contenu de la loi
naturelle, et donc l’ensemble organique des "biens pour la personne"
qui se mettent au service du "bien de la personne", du bien qui est
la personne elle-même et sa perfection. Ce sont les biens garantis
par les commandements, lesquels, selon saint Thomas, contiennent
toute la loi naturelle »
(VS 79).
Pour
VS I, l’écriture
Sainte est le témoin de Dieu, de sa sainteté (VS 11), de son agir
salvifique dans le Christ (cf. VS 14, 15, 20). En transmettant la
vérité donnée par Dieu, l’encyclique fait écho à ce témoignage et
atteste la vérité sur l’agir moral révélée dans le Christ (cf. VS 8,
27). Suivant l’interprétation de VS I, la lettre de l’écriture
témoigne de l’Esprit, l’Esprit rend témoignage à la vérité de la
lettre. La vie selon les commandements demande le don de l’Esprit,
l’Esprit reçu donne d’accomplir les commandements. L’intelligence
spirituelle de l’écriture selon VS I est signe et gage de la vie en Alliance
avec Dieu. C’est une « logique » du témoignage.
VS III présente aux croyants le Christ, témoin parfait de la
Sagesse de Dieu, de la vérité de l’homme, de sa liberté et de sa
perfection dans l’amour (VS 84-87). Par la vie dans l’Esprit selon
les commandements, l’homme devient « martyr », témoin de la sainteté
de Dieu, de la vérité révélée dans le Christ, de la dignité de
l’homme et de la sainteté de l’église
(VS 88-94).
L’enseignement de VS I appliqué à la vie sociale (VS 96-102) et
considéré dans le contexte des grandes difficultés actuelles pour la
vie morale (VS 102-105) est partie intégrante de la nouvelle
évangélisation. La grâce de Dieu s’y manifeste en toute sa force. La
nouvelle évangélisation se fait par la « parole vécue » et par le
témoignage d’une vie de sainteté dont la source est l’Esprit Saint
(VS 106-108). L’évangélisation est transmission nouvelle de la vie
dans l’Esprit selon la lettre de l’écriture.
La tâche des théologiens moralistes (VS 109-113) et des pasteurs
(VS 114-117) s’inscrit dans cette nouveauté spirituelle pour
attester la permanence et l’universalité de l’enseignement moral du
Christ.
Conclusion
« L’encyclique Veritatis splendor est plus novatrice qu’il
n’y paraît et surtout qu’on ne l’a dit. C’est une encyclique
d’avenir, spécialement dans son premier chapitre : elle trace les
lignes directrices d’un renouveau de la théologie morale catholique
et invite les moralistes à se mettre au travail en collaboration
avec les évêques et le peuple chrétien, conformément à l’intention
qui inspire ce chapitre : rétablir les liens étroits et vivants
entre la morale catholique et l’évangile,
centre de l’écriture.
Un tel labeur portera ses fruits quand le temps de la Providence
sera venu ».
La nouveauté de l’encyclique consiste à présenter, pour
l’élaboration de la théologie morale, une exégèse spirituelle du
sens moral de l’évangile.
VS I fait entrer dans l’enseignement moral de Jésus en commentant l’écriture
dans la foi de l’église.
Elle dégage la rationalité inhérente à la Parole de Dieu et
l’institue au fondement des explications et des réflexions des
chapitres II et III de l’encyclique.
VS I
tire du trésor de l’église
de l’ancien et du nouveau. L’encyclique accomplit ainsi, à la lettre
et dans l’Esprit, le souhait du Concile Vatican II : « Un soin
particulier doit être apporté à parfaire la théologie morale, dont
l’exposé scientifique, plus nourri de la doctrine de l’écriture,
mettra en lumière la grandeur de la vocation des fidèles dans le
Christ et leur obligation de porter du fruit dans la charité pour la
vie du monde » (OT 16).
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