Le Psautier, carrefour de tous les chemins bibliquesOn peut télécharger ce texte au format
imprimable « La raison pour laquelle le Psautier est le livre le plus utilisé dans l’Église, c’est qu’il renferme toute l’Écriture. »[1] P.
Jean-François Lefebvre,
Notre-Dame de Vie, 84210 Venasque
« Heureux … »Le psautier, ou livre des louanges[2], commence par une béatitude : Heureux l’homme qui…(Ps 1,1)[3]. On aurait aimé, peut-être, pour un livre de prière, une entrée en matière plus directement en prise avec le Seigneur, un cri vers Dieu initial qui nous aurait plongé immédiatement dans un dialogue avec le Père. Et le premier verset du premier psaume commence par porter son regard sur l’homme. Première surprise. Ce psaume est un psaume de sagesse. Il plante le décor et commence déjà à nous présenter les personnages. Il nous situe à la croisée des chemins en mettant sous nous yeux « les deux voies », celles qui s’ouvrent devant tout homme face à sa liberté. Le sage prend de la hauteur, en spectateur du monde. Il semble énoncer des vérités de toujours. Il nous replace ici devant cette aspiration fondamentale de notre être : l’aspiration au bonheur. Pour tracer un chemin, il faut commencer par regarder vers le but. Bientôt le psalmiste nous fera entendre la voix de la multitude de ceux qui cherchent le bonheur sans le trouver : Beaucoup demandent : « qui nous fera voir le bonheur ? » (Ps 4,7). Le thème du bonheur va courir tout au long du psautier et nous le reconnaîtrons facilement pour peu que nous sachions décrypter ces images simples : Comme par un festin, je serai rassasié nous dit le priant qui a étanché sa soif de Dieu dans la contemplation au sanctuaire (Ps 62,6)[4] ; Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d’olivier, se félicite le sage après avoir énoncé une autre béatitude : Heureux qui craint le Seigneur (Ps 127,1.3) ; Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption (Ps 15,10) affirme avec confiance celui qui a dit au Seigneur : tu es mon Dieu, je n’ai pas d’autre bonheur que toi (Ps 15,2). Ce bonheur, le psalmiste pressent qu’il ne devrait pas finir : tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face débordement de joie ! à ta droite, éternité de délices ! (Ps 15,11). Le chemin de prière que trace le psautier est le chemin du bonheur. Le juste et l’impieLe Ps 1 nous met en garde d’emblée : ce n’est pas le chemin des pécheurs (Ps 1,1) car le chemin des méchants se perdra (Ps 1,6). Le sage nous répètera souvent cette conviction et le Ps 36 tout entier est construit sur l’opposition entre « vrai et faux bonheur » (selon le titre donné dans la traduction liturgique) : la réussite apparemment éclatante de l’impie est éphémère, car au jugement les méchants ne se lèveront pas (Ps 1,5) alors que le juste, persécuté aujourd’hui par l’impie, recevra un héritage impérissable (Ps 36,18). Dès lors, la ligne de conduite est claire : le chemin du juste, ce sera le chemin de la Torâ, cette « Loi »[5] qui est avant tout instruction, enseignement de Dieu et donc sagesse de vie : Les lèvres du justes redisent la sagesse et sa bouche énonce le droit. La loi de son Dieu est dans son cœur ; il va sans craindre les faux pas. (Ps 36,30-31) Le juste qui se plaît dans la loi du Seigneur et murmure sa loi jour et nuit (Ps 1,2) met en pratique le premier commandement (Dt 6,4-8). Il aime le Seigneur de tout son cœur et reste continuellement en sa présence en s’imprégnant de ses volontés. Le Ps 118 tout entier consacre ses 22 strophes et ses 176 versets à exalter la Torâ et le Ps 18 s’émerveille lui aussi de tout ce qu’elle réalise : elle redonne vie, elle rend sage les simples, elle réjouit le cœur, elle clarifie le regard ; elle est plus désirable que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuse que le miel, qui coule des rayons. Dans la Bible hébraïque, le corpus des prophètes[6] commence par l’injonction de Moïse à Josué de méditer jour et nuit le livre de la Loi (Jos 1,8) et s’achève par la recommandation du prophète Malachie : souvenez-vous de la Loi de Moïse ! (Ml 3,22). Au début du corpus des autres écrits le Ps 1 nous présente la méditation de la Loi du Seigneur comme le chemin du bonheur. Fidélité ou infidélité à la Torâ, voilà le choix fondamental qui va caractériser les personnages tout au long de notre itinéraire : le juste et l’impie. Lorsque le psalmiste affirme du juste que tout ce qu’il entreprend réussira (Ps 1,3), nous ne pouvons réprimer un mouvement de scepticisme. N’est-ce pas là le signe d’une grande naïveté, voire d’une mauvaise foi qui refuse d’accepter la réalité telle qu’elle est ? Ne nous y trompons pas : le psalmiste lui-même n’est pas dupe. D’entrée de jeu, il met sur notre chemin les méchants qui ricanent (Ps 1,1). Entre le juste et Dieu, les méchants se mettent en travers. Nous retrouverons leurs moqueries et leurs complots tout au long du psautier et cela dès le Ps 2. Il faudra, bien sûr, que le cri de Job, que la réflexion de Qohéleth, que les démentis de l’expérience commune se fassent entendre aussi dans le psautier. Mais au terme de la longue histoire littéraire qui a abouti à l’édition du livre dans sa forme actuelle, ce qui prime, c’est cette affirmation simple, au cœur de notre foi : le bonheur est possible, le chemin du bonheur est connu – c’est la Torâ – et le Seigneur, qui voit les choses en vérité (Ps 1,6), saura récompenser les actes en juste juge. N’est-ce pas là ce qu’affirme l’épître aux Hébreux ? Celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent (He 11,6). Sans cet acte de foi, on ne peut pas se mettre en route. Au début de ce chemin de prière qui est d’abord un chemin de louange, il était indispensable d’affirmer avec force à ceux qui veulent s’approcher de Dieu que le Seigneur récompense ceux qui le cherchent. « Tu es mon fils »Mais voilà que les personnages ce précisent, que les vérités intemporelles énoncées par le sage descendent dans le bruit de l’histoire. Le Ps 2 nous plonge dans le tumulte des nations et le vain murmure des peuples (Ps 2,1). La lutte entrevue au Ps 1 devient un combat à l’échelle de la planète : les nations et leurs rois entrent en scène. Le vain murmure initial, pendant négatif du murmure priant que le juste faisait monter vers Dieu (Ps 1,2), devient complot et cri de révolte : les rois de la terre se dressent, les grand se liguent entre eux contre le Seigneur et son messie (Ps 2,2). Le messie du Seigneur ! Il peut être le signe de la royauté du Seigneur sur son peuple – car c’est Dieu le grand roi qui règne à Sion (Ps 47,3) – ou au contraire un écran qui la masque[7]. Les psaumes royaux le présentent sous un jour favorable, comme une figure exemplaire qui cristallise les idéaux de justice, de bravoure et de fidélité : Ton honneur c’est de courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité (…). Ton trône est divin, un trône éternel ; ton sceptre royal est sceptre de droiture : Tu aimes la justice, tu réprouves le mal. Oui, Dieu, ton Dieu t’a consacré d’une onction de joie, comme aucun de tes semblables (Ps 44,5.7-8). Dans le combat pour la justice, le roi est d’une certaine manière le bras de Dieu (cf. Ps 71,1). Comme le Seigneur, il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie (Ps 71,13). Il doit lui-même méditer la Loi pour la mettre en pratique (cf. Dt 18,18-20). C’est pourquoi la figure universelle du juste que le Ps 1 nous a présentée s’incarne ici de façon particulière dans la personne du roi. Lors de son intronisation, le souverain entre d’ailleurs dans une relation privilégiée avec le Seigneur dont il devient le fils adoptif. à Sion, la montagne sainte, le nouveau Sinaï d’où vient désormais la Torâ (cf. Is 2,3), le Seigneur a sacré son roi (Ps 2,6) et lui a dit dans un décret solennel : tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré (Ps 2,7 ; cf. 2 S 7,14). Mais les nations ne l’entendent pas de cette oreille. Elle intriguent, font alliance entre elles (Ps 82,6) et disent : à nous, à nous le domaine de Dieu ! (Ps 82,13). Sans cesse va se rejouer dans l’histoire le drame de la sortie d’Égypte. Il s’agit de savoir qui est roi sur Israël : pharaon, le roi terrestre puissant à la tête de milliers de chars de combat, qui prétend avoir droit de vie et de mort sur les hébreux, ou le Seigneur, qui revendique lui aussi ses droits sur son fils premier-né Israël (Ex 4,22) ? L’enjeu de cette lutte n’est autre que la reconnaissance par les nations de celui qui est le grand roi au dessus de tous le dieux (Ps 94,3) et qui gouverne le monde avec justice (Ps 66,5). Qu’ils le sachent : toi seul, tu as pour nom le Seigneur, le Très-Haut sur toute la terre ! (Ps 82,19 ; cf. Ex 14,4). Le messie est au cœur de ce combat gigantesque qui embrasse toute l’histoire et tout l’univers. Au terme, le Seigneur lui donnera en héritage les nations, pour domaine la terre tout entière (Ps 2,8). Sa royauté, comme la royauté divine, s’étendra à toute la terre pour y faire régner à jamais la justice et la paix (cf. Is 9,6). Il s’agit moins de détruire (Ps 2,9[8]) les nations (Dieu le pourrait) que de les amener à la conversion. Déjà le messie les invite, à travers leurs rois, à comprendre les événements de l’histoire et à rendre hommage en tremblant au Seigneur (Ps 2,10.11). « Les eaux montent jusqu’à ma gorge ! »Le messie nous ayant été présenté au Ps 2, nous ne nous étonnerons pas d’entendre dès le Ps 3 la voix de David[9]. Dès le départ, le roi est en mauvaise posture : Seigneur, qu’ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi, nombreux à déclarer à mon sujet : « pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! » (Ps 3,2-3). À peine énoncée au Ps 2, la parole divine est déjà contredite par les impies. Tout au long du psautier, leur voix se fera entendre pour faire douter le juste. Ils sont nombreux et semblent se relayer pour le persécuter dans son isolement. À la fin de la première collection de psaumes[10], ils attendent son trépas : « Quand sera-t-il mort, son nom effacé ? » (Ps 40,6). Dès le début de la seconde collection, ils ne cessent de lui répéter : « Où est-il ton Dieu ? » (Ps 41,4). Non contents d’ironiser sur l’absence du Seigneur auprès de son fidèle, ils remettent en cause sa capacité même à juger : ils disent : « Le Seigneur ne voit pas ; le Dieu de Jacob ne sait pas ! » (Ps 93,7). Le Seigneur est-il vraiment maître de l’histoire ? Il ne s’agit pas seulement du sort du messie, mais de l’honneur de Dieu. Là encore, l’enjeu dépasse le messie lui-même. Les mots pour décrire son épreuve sont tellement universels que tout homme en détresse y retrouve sa propre expérience. Il lui semble que le danger qui l’oppresse est comme l’eau qui monte et le cerne inexorablement (Ps 87,18). Il est peut-être, comme le prophète Jérémie, prisonnier d’un sombre cachot, d’une citerne désaffectée qui menace de se remplir à nouveau (cf. Jr 37,16). Sans perspective de salut, il revit l’expérience primordiale de l’humanité lors du déluge : sauve-moi, mon Dieu : les eaux montent jusqu’à ma gorge ! (Ps 68,3 ; cf. Jon 2,6). Il incarne aussi le destin de son peuple, menacé constamment par un ennemi plus fort que lui, qui déborde de ses frontières comme le fleuve en crue sort de son lit (Is 8,7). Au plus fort de la lutte, lorsque les méchants semblent avoir pris définitivement le dessus, lorsque tout paraît perdu, le messie et son peuple trouvent encore la force de se tourner vers Dieu. Il s’ensuit alors un dialogue où les psaumes se répondent l’un à l’autre, donnant tantôt la parole à l’homme et tantôt à Dieu. C’est un peu l’écho dramatique de ces disputes chères aux prophètes, où Dieu et Israël s’efforcent de démêler les torts de chacun (cf. Is 3,13 ; Mi 6,1-8 ; Ps 49). Comment en est-on arrivé là ? Vous oubliez Dieu, accuse le Seigneur (Ps 49,22) – Si nous avions oublié le nom de notre Dieu (…), Dieu ne l’eût-il pas découvert, lui qui connaît le fond des cœurs ? (Ps 43,21-22) répondent les justes persuadés de n’avoir pas trahi l’alliance (Ps 43,18). Pourquoi m’oublies-tu ? interroge alors le fidèle, retournant le reproche à celui qu’il continue pourtant d’appeler son rocher (Ps 41,10). écoute, je t’adjure, ô mon peuple ; vas-tu m’écouter Israël ? reprend le Seigneur, excédé par un Israël qui n’a pas voulu de moi (Ps 80,9.12). écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux supplie en retour le juste, à quelques psaumes d’intervalle (Ps 85,1). Dans l’épreuve, David découvre cependant que son péché est peut-être pour quelque chose dans ce désastre. Le psaume 50 en entier (ou miserere) développe un aveu rapporté en une seule phrase dans le livre de Samuel : j’ai péché contre le Seigneur (2 S 12,13 ; cf. Ps 50,6). Oui, le messie, celui que Dieu a chargé de faire régner la justice (cf. Ps 100) a failli lui-même à sa mission. Il s’est écarté de la Torâ[11]. L’ultime recours, c’est d’en appeler au pardon divin. Il s’accuse avec confiance : je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. J’ai dit : « je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés ». Et toi tu as enlevé l’offense de ma faute (Ps 31,5). La promesse du pardon n’était-elle pas déjà dans l’Alliance conclue avec David : « Sans fin je lui garderai mon amour, mon alliance avec lui sera fidèle(…) si ses fils abandonnent ma loi (…), je punirai leur faute en les frappant, et je châtierai leur révolte, mais sans lui retirer mon amour, ni démentir ma fidélité. Jamais je ne violerai mon alliance, je ne changerai un mot de mes paroles. (Ps 88,29.31.33-35). « Qui parlera de ton amour ? »En s’engageant dans cette alliance, qui est avant tout une élection et une promesse (Ps 88,21-30), le Seigneur avait déjà anticipé l’infidélité des descendants de David. Si l’Alliance était fragile du côté des hommes, elle devait cependant être solide, inébranlable du côté de Dieu. Dès lors, le rejet du messie est incompréhensible : Pourtant tu l’as méprisé, rejeté ; tu t’es emporté contre ton messie ; tu as brisé l’alliance avec ton serviteur, jeté à terre et profané sa couronne… Où donc, Seigneur, est ton premier amour, celui que tu jurais à David sur ta foi ? (Ps 88,39-40.50) Le péché n’explique pas tout : il semble que la droite du très-Haut a changé et c’est cela qui fait mal au psalmiste (Ps 76,11). L’image même de Dieu est troublée dans l’esprit du croyant aux prises avec le mystère de l’histoire, avec le drame qui se déroule dans sa propre existence. Comme Job, il interroge : pourquoi ? (Ps 21,2 ; 73,1 ;78,10) ; jusqu’où ? (Ps 73,1) ; jusqu’à quand ?(Ps 79,5). L’expérience dément ce qu’il avait appris de son Dieu et il perd pied : Le Seigneur ne fera-t-il que rejeter, ne sera-t-il jamais plus favorable ? Son amour a-t-il donc disparu ? S’est-elle éteinte d’âge en âge la parole ? Dieu oublierait-il d’avoir pitié ? Dans sa colère a-t-il fermé ses entrailles ? (Ps 76,8-10) Juste avant le constat d’échec du messie au Ps 88, le Ps 87 nous fait entendre sa voix qui semble déjà nous provenir du royaume des morts, du plus profond de la fosse (Ps 87,7), là où l’on jette les cadavres après les batailles : ma place est parmi les morts… (Ps 87,6). On songe à la première partie de la prière d’ézéchias, le roi à l’agonie (Is 38,8-15). Il est des détresses qui font toucher la mort, tant la souffrance physique (frappé à mort depuis l’enfance je n’en peux plus d’endurer tes fléaux ; Ps 87,16), morale (tu éloignes de moi mes amis, tu m’as rendu abominable pour eux ; Ps 87,9) et surtout spirituelle (pourquoi me rejeter, Seigneur, pourquoi me cacher ta face ? Ps 87,15) semble insupportable. La vie semble s’échapper lentement d’un corps qui s’enfonce dans la nuit : à force de souffrir mes yeux s’éteignent (Ps 87,10). La nuit elle-même, pourtant, reste ambivalente. Est-elle habitée par une présence mystérieuse, comme le laisse entendre le cri initial : dans cette nuit où je crie en ta présence, que ma prière parvienne jusqu’à toi (Ps 87,2b-3a) ou n’est-elle que le signe ultime d’un isolement définitif, comme le suggère le verset final : ma compagne, c’est la ténèbre (Ps 87,19) ? Envers et contre tout, il semble qu’une espérance invincible habite le cœur du psalmiste : moi je crie vers toi, Seigneur, dès le matin ma prière te cherche (Ps 87,14). Quel est le secret de cette espérance ? Nouvelle surprise : c’est au cœur de la supplication qu’est évoquée la louange, comme une nécessité qui deviendrait impossible au royaume des morts : Fais-tu des miracles pour les morts ? Leur ombre se dresse-t-elle pour t’acclamer ? Qui parlera de ton amour dans la tombe, de ta fidélité au royaume de la mort ? Connaît-on dans les ténèbres tes miracles, et ta justice au pays de l’oubli ?(Ps 87,11-13) Qui parlera de ton amour ? Voilà l’argument décisif[12]. Au cœur de la nuit, une petite flamme brille encore : Dieu ne peut être loué que par ses fidèles. Leur disparition serait aussi son propre échec et consacrerait le triomphe des impies, comme le rappelle le Ps 113 B (hébreu 115)[13]. Il reste maintenant à se dégager de l’épreuve présente pour retrouver le visage du Seigneur tel qu’il s’est révélé dans le passé. D’où le travail de mémoire, auquel se livre le psalmiste : je me souviens des exploits du Seigneur (Ps 76,12) – mais aussi auquel il invite le Seigneur : rappelle-toi… (Ps 88,48.51) ; regarde vers l’Alliance… (Ps 73,20). C’est ce travail de mémoire qui va permettre à la louange de traverser l’épreuve et le démenti apparent des faits pour remonter vers le Seigneur, plus mure, plus pure aussi peut-être. « De toujours à toujours tu es Dieu »D’âge en âge, Seigneur, tu as été notre refuge (Ps 89,1). Sitôt achevé le Ps 88 où nous est rapporté le destin tragique du messie, en conclusion de la troisième collection du psautier, la prière rebondit. David, par l’intermédiaire de son descendant, a échoué. Il faut donc remonter à Moïse, l’homme de la Torâ[14]. Il faut méditer à nouveau la Loi du Seigneur qui nous livre non seulement des commandements mais aussi l’histoire des origines (Gn) et l’histoire du salut (Ex-Dt). Le Ps 89, qui ouvre la quatrième collection de psaumes, est une prière de Moïse, l’homme de Dieu (Ps 89,1). S’il est difficile de comprendre le visage de Dieu lorsqu’il se révèle dans l’histoire, il faut le scruter avant l’histoire, avant la création : avant que naissent les montagnes, que tu enfantes la terre et le monde, de toujours à toujours, toi tu es Dieu (Ps 89,2). On ne peut trouver fondement plus solide à l’espérance que cet avant les origines où Dieu est déjà Dieu. Plongé dans la détresse, le messie rejeté (Ps 101,11) s’en souvient : alors que ses jours s’en vont en fumée (Ps 101,4) il remet sa vie entre les mains du Seigneur qui est là pour toujours (Ps 101,13.25-29). Le Seigneur échappe aux aléas du temps : toi, tu es le même ; tes années ne finissent pas (Ps 101,28). Non, sa droite n’a pas changé. Celui dont la puissance se déploie dans la création n’est-il pas capable de mettre de l’ordre dans l’histoire, en y faisant régner la justice ? (Ps 103). Ayant repris appui sur ce roc de l’être éternel de Dieu, le créateur, le psalmiste peut plonger son regard dans les événements de façon plus sereine. Des hauteurs, son sanctuaire, le Seigneur s’est penché ; du ciel, il regarde la terre pour entendre la plainte des captifs et libérer ceux qui devaient mourir (Ps 101,20-21). Au temps de la servitude en Égypte, le Seigneur s’est penché vers la terre, il a regardé ses enfants humiliés, il a entendu et il a libéré les captifs et les condamnés à mort[15]. En faisant mémoire de la sortie d’Égypte, ce que la liturgie de Pâque demande chaque année aux enfants d’Israël, le fidèle retrouve enfin le vrai visage de Dieu que la détresse avait voilé en lui : Le Seigneur fait œuvre de justice, il défend le droit des opprimés. Il révèle ses desseins à Moïse, aux enfants d’Israël ses hauts faits. Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour[16] ; Il n’est pas pour toujours en procès, ne maintient pas sans fin ses reproches (…) ; Aussi loin qu’est l’orient de l’occident, il met loin de nous nos péchés ; Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint ! (Ps 102,6-9.12-13) Écrasé par le poids de la souffrance, le psalmiste a pu douter de l’amour bienveillant du Seigneur. Job prêtait à Dieu un souci scrupuleux de ne laisser échapper aucune faute des hommes, même la plus légère[17]. La question : si tu retiens les fautes, Seigneur, qui donc subsistera ? se mue à présent en certitude : oui, près du Seigneur est l’amour, près de lui abonde le rachat. C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes (Ps 129,3.7b-8). D’ailleurs, la grandeur du Seigneur n’est-elle pas davantage exaltée lorsqu’il sauve de façon magnanime que lorsqu’il châtie ? Reste une question, plus grave. Job protestait de son innocence et refusait de voir dans sa situation un châtiment divin[18]. David va plus loin dans le Ps 68 : l’amour de ta maison m’a perdu (Ps 68,10). Comment comprendre ce mystère ? « Je crois et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert »Avouons-le, le psautier ne donne pas de réponse au problème de la souffrance du juste. Il peut seulement affirmer dans la foi la certitude de son salut : « vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! ». Car le Seigneur écoute les humbles, il n’oublie pas les siens emprisonnés (Ps 68,33-34). Passée au creuset de la souffrance, la conviction du sage a gagné en crédibilité. Heureux les pauvres de cœur, heureux les persécutés, c’est un peu le message du psalmiste au terme de son parcours : de la poussière Dieu relève le faible, il retire le pauvre de la cendre, pour qu’il siège parmi les princes, parmi les princes de son peuple (Ps 112,7-8). Cet acte de foi, fondé déjà sur une expérience de salut mais auquel il manque encore la lumière de la résurrection, débouche naturellement sur la louange. Qui parlera de ton amour dans la tombe, de ta fidélité au royaume de la mort ? interrogeait l’agonisant du Ps 87. Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert (Ps 115,10) répond en écho le fidèle qui vient porter devant le Seigneur un sacrifice d’action de grâce pour le salut accordé (Ps 115,17). L’amour du Seigneur est de toujours à toujours (Ps 102,17) proclame-t-il. C’est devant tout le peuple, à l’entrée de la maison du Seigneur, au milieu de Jérusalem (Ps 115,18b.19) qu’il prend maintenant la parole pour scander à la manière d’un refrain : éternel est son amour ! (Ps 136 ; cf. Ps 117,1-4.29). L’action de grâce se partage, elle est proclamation, et même interpellation (Ps 115,12.15). Elle est témoignage qui invite à la foi : Dans ma bouche il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. Beaucoup d’hommes verront, ils craindront, ils auront foi dans le Seigneur. (Ps 39,4) Le messie à bout de souffle s’exclamait : connaît-on dans les ténèbres tes miracles ? (Ps 87,13) C’est aux vivants, et au grand jour, que David proclame désormais les bienfaits de son Dieu : Je redirai le récit de tes merveilles, ton éclat, ta gloire et ta splendeur (…). On rappellera tes immenses bontés ; tous acclameront ta justice (Ps 144,5-7). Toute la création doit désormais entrer dans la louange et partager la joie du salut à l’invitation de celui qui fut sauvé : que ma bouche proclame les louanges du Seigneur ! Son nom très saint, que toute chair le bénisse toujours et à jamais ! (Ps 144,21). La béatitude initiale du psautier (Ps 1,1-2) affirmait le bonheur du juste à cause de sa fidélité. Elle se nuance au terme du parcours et devient invitation à la confiance : heureux qui s’appuie sur le Dieu de Jacob, qui met son espoir dans le Seigneur son Dieu (Ps 145,5). Les six derniers psaumes renouvelleront l’appel à la louange, en commençant à chaque fois par un alléluia[19]. La terre tout entière a vu (Ps 97,3). Le salut d’Israël est une bonne nouvelle pour tous les peuples, car il est le signe que le Seigneur vient pour gouverner le monde avec justice, et les peuples avec droiture (Ps 97,9). Les nations elles-mêmes, que le Ps 2 rejetait du côté des impies, sont maintenant invitées à monter au temple pour chanter la gloire du Seigneur (cf. Is 2,2-4) : les rois de la terre et tous le peuples, les princes et tous le juges de la terre… qu’ils louent le nom du Seigneur, le seul au dessus de tout nom (Ps 148,11.13). Et que tout être vivant chante louange au Seigneur (Ps 150,6 ; cf. Is 66,23) : tel sera le mot de la fin, la conclusion du livre.
Parcourir le psautier dans la liturgie chrétienne, c’est prêter sa voix au messie. Au messie de l’Ancien Testament, élu privilégié de Dieu dont l’histoire tragique laisse entendre que la réalisation des promesses est encore à venir ; au messie du Nouveau Testament, celui qui réalise toutes les promesses ; celui qui reprend les cris du juste abandonné mais aussi traverse la mort et proclame le Nom de Dieu à la grande assemblée de l’Église (Ps 22) ; celui qui entend au baptême la voix du Père lui dire : tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré (Lc 3,22 ; cf. Ps 2,7) et qui, sorti victorieux du complot des nations (Ac 4,25-26 ; cf. Ps 2,1-2), peut reprendre à son compte la louange d’Israël en s’appliquant cette parole prophétique, : tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! à ta droite éternité de délices ! (Ps 15,11 ; cf. Ac 2,28). Chanter les psaumes, c’est refaire avec lui ce chemin de prière parfois douloureux qui va d’une promesse à un chant de louange et par là témoigner du salut à la face de tous les peuples.
[1] Thomas d’Aquin, Commentaire sur les Psaumes, Prologue (p. 34 dans l’édition française). [2] D’après son titre dans la Bible hébraïque (Sepher Tehillîm). [3] Nous citerons les Psaumes selon la traduction liturgique, en donnant la numérotation de cette traduction, qui suit la version grecque de la Septante. [4] Ou encore : au réveil, je me rassasierai de ton visage (Ps 16,15). [5] C’est ainsi qu’a traduit la Septante, appauvrissant quelque peu la richesse du mot hébreu Torâ. [6] Les prophètes antérieurs correspondent à nos livres historiques (hors Pentateuque), alors que les prophètes postérieurs correspondent à nos livres prophétiques. [7] Cf. les avertissements de Samuel en 1 S 8. [8] Tu les détruiras de sceptre de fer ; la version grecque de l’Ancien Testament et St Jérôme à sa suite traduiront : tu les mèneras paître, ce qui est une interprétation possible du texte hébreu. Cette interprétation est reprise dans le Nouveau Testament, qui cite l’Écriture en grec, à propos du Messie. Cf. Ap 2,26-27 ; 12,5 ; 19,15. [9] D’après le titre du psaume, malheureusement absent dans la traduction liturgique. « Officiellement », la voix de David se tait dans le psautier à la fin du Ps 71 : fin des prières de David, fils de Jessé (Ps 71,20). En réalité, il est encore question du messie par la suite, notamment au Ps 88, et une collection de psaumes davidiques figure à la fin du livre (Ps 137-144). Aussi la tradition finira-t-elle par attribuer tout le psautier à David, comme l’attestent bon nombre de citations des psaumes dans le Nouveau Testament (cf. Mt 22,43 ; Ac 2,25.34 ; 4,25). C’est là une manière de dire que ce livre est inspiré, puisque David était inspiré (cf. 2 S 23,2). Mais il y a plus : le psautier devient en quelque sorte, selon l’expression d’un commentateur, le « journal intime de David », la voix du messie. [10] Le Ps 40, comme le Ps 71, le Ps 88 et le Ps 105, s’achève par une doxologie : Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, depuis toujours et pour toujours ! Amen ! Amen ! (Ps 40,14). Les doxologies divisent le psautier en cinq sections, comme il y a cinq livres dans la Torâ (ou Pentateuque). [11] Voir les notices à propos des successeurs de David dans les livres des Rois, à commencer par celle de Salomon : ils ont fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur (1 R 11,6 ; cf. 1 R 14,22 ; 15,26… etc.). à rapprocher de Ps 50,6. [12] Argument souvent repris : Ps 6,6 ; 29,10 ; 113 B,17. Cf. aussi la prière d’ézéchias en Is 38,18-19. [13] Cela rappelle le plaidoyer de Moïse en Ex 32,12. à châtier son peuple jusqu’à l’exterminer, Dieu finirait par être perdant : tu vends ton peuple à vil prix, sans que tu gagnes à ce marché (Ps 43,13). [14] Cf. Jos 8,31-32 ; Ne 8,1 ; Ml 3,22. [15] Cf. Ex 2,22-25 ; 3,7-8. [16] Cf. Ex 34,6. [17] Jb 7,16-21 ; 10,13-14. [18] Jb 31. [19] À vrai dire, ce sont les cinq derniers psaumes du psautier hébraïque qui commencent par un alléluia. Les psaumes 146 et 147 de la traduction liturgique n’ont font qu’un, qui commence et s’achève par alléluia.
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