Première émission radio sur Cyprien de CarthageCyprien est une figure éminente des premiers siècles chrétiens. Il a été évêque de Carthage au milieu du III° siècle et il est mort martyr en 258. Par ailleurs, il a laissé quelque treize traités et une importante correspondance. Surtout il a marqué son temps par sa personnalité et son action, et son souvenir est resté en raison même de ses prises de position. Nous allons nous attarder sur le personnage et sur l’œuvre. Ce ne sont pas seulement quelques émissions que nous allons y consacrer, mais, sans doute, vingt, ou plus probablement, trente. Peut-être même plus. Vous le savez, je n’ai pas, au départ d’une série d’émissions, un plan précis ; je me laisse guider par ce que je découvre avec vous et pour vous. Sans doute faudrait-il commencer par le contexte historique. En principe, c’est de bonne méthode. Mais, je préfère reporter cet exposé, au moment où il s’imposera de lui-même au contact des textes de Cyprien. Avant d’être un évêque et un martyr, Cyprien est un converti. C’est quelque chose d’essentiel, qui détermine au plus profond sa démarche. En effet, Cyprien est un homme de rupture. Je ne veux pas dire qu’il est un homme de conflit. Certes, il a rencontré bien des oppositions, mais il a toujours eu le souci constant et très sincère de rechercher la paix. S’il est un homme de rupture, c’est en raison de sa perception, très vive, très aiguë, de la nouveauté chrétienne et, corrélativement, de la vétusté païenne. Avant même d’entrer dans le détail de ce que nous savons de la biographie de Cyprien, il faut insister sur ce point. Nous avons le sentiment, trop souvent ! que le christianisme est vieux : deux mille ans d’âge ! Au regard de la modernité qui, sans cesse, va de révolution en révolution, quel poids, quelle pesanteur ! Et quand nous parlons des premières générations chrétiennes, nous disons le « temps des Pères », avec raison : ils sont nos pères dans la foi, c’est d’eux que nous tenons ce que nous sommes. Mais, nous avons tendance à faire des Pères des « vieux ». Mais non ! ce temps des Pères, c’est le temps de la jeunesse de l’Église ! Et les relire, c’est prendre un bain de jouvence. Quand je parle de la jeunesse de l’Église, je devrais préciser que qui dit jeunesse, dit, aussi, adolescence. Il y a un bon nombre de traits adolescents dans cette Église du III° siècle, qui a été celle de Cyprien. En particulier, je reviens à mon propos, ce goût de la rupture, cette intransigeance qui naît des certitudes nouvellement acquises. Je dis cela aujourd’hui, dès cette première émission, car Cyprien est l’auteur du fameux adage : « Hors de l’Église, pas de salut ! ». Bien sûr, et non sans raison, nous rejetons cette affirmation et tout ce qu’elle véhicule d’intolérance. Mais, cela ne doit pas nous empêcher, non seulement de comprendre le surgissement d’une telle formule : c’était dans un contexte bien déterminé, mais d’être en sympathie, en « empathie », comme disent aujourd’hui les historiens, avec Cyprien et le christianisme de son temps. Un auteur peut parler directement de lui-même. A l’occasion, sans même rédiger une autobiographie, il peut révéler tel ou tel détail sur sa famille, son enfance, ses études. Un saint Augustin ne s’en est pas privé, mais le cas est unique. Nous ne savons rien par Cyprien lui-même de ce qu’il a vécu, connu, réalisé avant sa conversion. Cependant, un auteur se révèle au travers de son œuvre, comme malgré lui. A lire Cyprien, on décèle bien vite qu’il appartenait à la plus haute société carthaginoise et qu’il avait fait des études en conséquence. Par ailleurs, Cyprien a eu un biographe, un de ses diacres, Pontius, qui l’a bien connu et qui a rédigé son œuvre peu de temps après sa mort. Mais, Pontius se refuse à donner des précisions sur Cyprien, avant qu’il soit chrétien. Il écrit : « Par où commencer ? Par quoi entamer l’exposé de ses mérites, si ce n’est par sa venue à la foi et sa naissance céleste, puisque les actes d’un homme de Dieu ne doivent être pris en compte qu’à partir du moment où il est né à Dieu ? Ses études et les activités auxquelles il peut bien s’être consacré de tout son cœur, je les passerai cependant sous silence : en effet, elles ne concernaient encore que le service du siècle[1]. » Je ne doute pas de la conviction chrétienne de Pontius quand il fait ce choix du silence. Mais, il y a, c’est trop évident, quelque chose de forcé, d’artificiel, dans cette rigueur. En fait, ou bien Pontius jugeait le sujet trop délicat - et je crois qu’il l’était ! ou bien il manquait par trop d’informations, et je crois qu’il y a, aussi, de cela. Ceci dit, Pontius ne nous dit pas tout à fait rien sur ce qu’a vécu Cyprien avant sa conversion. Il nous dit que Cyprien a fait des études et qu’il s’est engagé, avec passion, dans les « activités du siècle ». On aimerait, cependant, savoir, la nature de ces activités. Généralement, on dit que Cyprien a été « maître de rhétorique », qu’il a, donc, enseigné la rhétorique. Cela veut dire qu’il aurait été, comme le sera plus tard Augustin, un professeur d’université, pour employer une terminologie d’aujourd’hui. Pour ma part, sans avoir les moyens de nier cela, j’ai plutôt l’idée que Cyprien a joué un rôle bien plus politique que celui que pouvait avoir un maître de rhétorique. Quand je dis « politique », c’est au sens de la « polis », de la « cité ». Au fil de son œuvre, qui donne ce témoignage indirect dont je parlais tout à l’heure, on |