La signification essentielle de la théologie des saints.
A propos de François-Marie Léthel, Théologie de l'amour de Jésus

Pierre de Cointet, Studium de Notre-Dame de Vie, F 84210 VENASQUE, pierre.decointet@wanadoo.fr

 

Revue Thomiste, 98, n°3, avr.-juin 1998, p. 331-333

 

Sept ans après son livre Connaître l’amour du Christ [1], le Père François-Marie Léthel, carme, professeur au Teresianum (Rome), nous offre un recueil d’études variées [2]. Celles-ci nous montrent comment les écrits des saints peuvent conduire à un approfondissement de l’intelligence de la foi trinitaire et christologique, en particulier dans la perspective de la communion de l’homme au Mystère de Jésus. Comme l’écrit Mgr. Schönborn dans sa Préface, en nous mettant humblement à la suite des saints, ces études manifestent “ l’unité du Mystère dans la diversité et la pluralité de ses expressions ” (p. XVII).

En introduction, un exposé rappelle l’esprit et la méthode de ces recherches. Suivent ensuite des études sur la Théologie Mystique et les Noms divins de Denys l’Aréopagite (mis en relations avec le Cantique Spirituel et la Vive Flamme de saint Jean de la Croix) ; sur les Lettres de sainte Claire à Agnès de Prague (situées par rapport à la Lettre à tous les fidèles de saint François) ; sur la théologie des Oraisons et des Lettres de sainte Catherine de Sienne, comparée avec celle du Livre des Demeures de sainte Thérèse d’Avila ; sur le Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge et sur le Secret de Marie de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, en regard de La vie de Jésus du Cardinal de Bérulle et des écrits de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (dont la christologie fait ensuite l’objet d’une étude spéciale) ; enfin sur l’Autobiographie de la Bienheureuse Dina Bélanger (mystique québécoise du début du XXème siècle). La conclusion de cet ensemble d’études est donnée en forme de méditation sur l’amour de Jésus pour nous et de nous pour lui.

Notons d’abord que, dans ce recueil, l’Auteur a fait des choix qui peuvent déconcerter le lecteur. D’une part, il se situe délibérément dans un registre qui privilégie la synthèse sur l’analyse, la cohérence des affirmations sur la démonstration didactique et la manifestation de la logique des symboles sur les discussions herméneutiques. D’autre part, cet ouvrage est constitué de monographies : ce genre entraîne parfois des redites même si, chaque chapitre étant autonome, cela permet aussi d’entrer par différentes portes dans ce chemin de recherche et de formation théologique. Enfin, on se tromperait si l’on attendait de ce recueil un traité de théologie complet et systématique. Il s’agit plutôt d’essais rassemblés autour d’un thème : certains sont rigoureusement théologiques, d’autres programmatiques, d’autres enfin plus personnels à l’Auteur. Ce volume ne se suffit donc pas à lui-même et l’Auteur signale qu’il nous donne ici une vue d’ensemble ouverte sur des travaux ultérieurs – et plus approfondis – sur chacun de ces saints (c’est chose faite pour Thérèse de l’Enfant-Jésus, sur laquelle il a publié un ouvrage en 1997, dans la collection Jésus et Jésus-Christ ; le travail est en cours de réalisation pour Grignion de Montfort ainsi que pour Catherine de Sienne).

Avec ses limites, ce recueil nous invite à nous interroger sur ce que Mgr. Schönborn appelle “ la signification essentielle de la théologie des saints ” (p. XVII). Soulignons en premier lieu qu'en notre temps les recherches de F.-M. Léthel sont loin d'être isolées et, parmi d'autres, répondent au constant besoin de renouveau et de ressourcement de la réflexion théologique. Parlant en connaissance de cause, Mgr. Schönborn fait remarquer qu’elles s’inscrivent dans le vaste courant qui s’attache à renouveler la réflexion théologique à l’école des saints : Hans Urs von Balthasar, déjà, avait pris cette orientation (on pourrait mentionner aussi le Cardinal Journet) ; le Magistère en a souligné la fécondité en proclamant Docteurs de l’Église deux femmes fort éloignées du monde universitaire (Catherine de Sienne et Thérèse d’Avila – le doctorat de Thérèse de Lisieux est postérieur à ce livre) et en donnant une large place aux écrits des saints dans le Catéchisme de l’Église Catholique.

En second lieu, écartons quelques malentendus nés d’affirmations qui, chez l’Auteur, ont pu paraître exclusives. A l’évidence, il ne s’agit pas ici de mettre en cause une conception traditionnelle de la théologie comme science spéculative, comme si l’authenticité de la vie d’une personne pouvait être le critère premier de la qualité de sa théologie. Il s’agit encore moins de mépriser le travail méthodique indispensable à l’intelligence de la foi. Il s’agit d’abord de chercher à dépasser des cloisonnements qui sont stériles parce qu’abstraits et de surmonter des oppositions qui sont fausses parce qu’elles procèdent de présupposés réducteurs. Dans l’approfondissement du nexus mysteriorum, ce que l’on appelle ici “ la théologie des saints ” est surtout, comme le note Mgr. Schönborn, une attitude d’esprit qui s’efforce de voir les complémentarités – entre la théologie des Pères, celle des Docteurs médiévaux et modernes, et celle des mystiques canonisés, – entre les saints de l’Église orientale et ceux de l’Église latine, – entre le regard masculin et le regard féminin, – entre la rationalité conceptuelle des théologiens savants (et saints) et la théologie non moins rationnelle et réaliste de ces saints qui n’ont paru sages qu’aux yeux de Dieu (cf. p. XVII) [3].

De plus, comme le montrait déjà F.-M. Léthel dans Connaître l’amour du Christ (p. 17-19 ; 407 sv.), les saints peuvent aider grandement les chrétiens d’aujourd’hui à surmonter le scepticisme né de la séparation instaurée par la critique entre le “ Jésus de l’histoire ” et le “ Christ de la foi ” (problématique désormais largement popularisée par les médias). Sans refuser la légitimité du travail des sciences historiques et sans avoir peur des questions que celles-ci posent aux exégètes, la théologie des saints souligne en effet que le Jésus terrestre ne peut être réduit à ce que les sciences humaines appréhendent à son sujet (avec des méthodes et selon des critères par ailleurs variables). Du Contre les Hérésies de saint Irénée à l’Histoire d’une âme de sainte Thérèse de Lisieux, en passant par le Cur Deus homo et la Tertia Pars, les écrits des saints manifestent que les Evangiles, tels qu’ils nous ont été transmis, permettent à la foi aimante et à l’intelligence croyante de connaître en toute vérité “ Jésus tout entier ”. Les saints seuls ont cette puissance théologique, parce que, en raison de l'intensité de leur charité, leur âme est comme un miroir du Mystère de Jésus. Maillons dans la Tradition vivante de l’Eglise, les saints nous offrent une herméneutique de la Parole de Dieu que le théologien ne saurait négliger.

Enfin ces recherches nous plongent dans “ le grand espace de la communion des saints ” pour nous montrer que la théologie est, inséparablement, fruit d’une recherche spéculative rigoureuse et fruit d’une poursuite inlassable de la sainteté comme plénitude de la Charité. Analyse entre deux synthèses, dirait Maurice Blondel, la théologie comme science discursive ne peut être disjointe de la théologie comme “ science d’amour ”. Les saints nous invitent à chercher comme ayant à trouver toujours et à trouver comme ayant à chercher toujours, “ sans jamais séparer l’amour et la connaissance, le coeur et l’intelligence, toujours dans la lumière de cette fascinante réalité qui contient toutes les autres : l’Amour de Jésus ” (p. 2).

 

[1] . Connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance. La théologie des saints, Editions du Carmel, Venasque, 1989, 593 p.

[2] . François-Marie Léthel, Théologie de l’amour de Jésus. écrits sur la théologie des saints, éditions du Carmel, Venasque, 1996, XVIII - 267 p.

[3] Il s'agit avant tout des saints canonisés par l'Eglise. Cette question méthodologique ne doit cependant pas être abordée trop de “ géométrie ”. Un peu d'esprit de finesse permet de saisir pourquoi, sans les mettre sur le même plan que les Pères et les Docteurs, l'Auteur intègre dans ses recherches certains écrits d'auteurs comme Bérulle, Manzoni ou Péguy. Il le fait en raison de leur proximité avec tel ou tel saint (ce qui est clair pour Péguy et sainte Jeanne d'Arc), du rayonnement de leur pensée dans l'Eglise et de la justesse avec laquelle ils expriment la communion de l'homme au Mystère du Christ.