Pierre de COINTET, Studium de Notre-Dame de Vie, F 84210 VENASQUE, pierre.decointet@wanadoo.fr
Publié sous une forme abrégée
C’est en octobre 1882, dès l’âge de neuf ans, que Thérèse a choisi son futur nom de carmélite : « En parlant de visite aux carmélites je me souviens de la première, qui eut lieu peu de temps après l'entrée de Pauline, j'ai oublié d'en parler plus haut mais il est un détail que je ne dois pas omettre. Le matin du jour où je devais aller au parloir, réfléchissant toute seule dans mon lit (car c'était là que je faisais mes plus profondes oraisons et contrairement à l'épouse des cantiques j'y trouvais toujours mon Bien-Aimé), je me demandai quel nom j'aurais au Carmel; je savais qu'il y avait une Sœur Thérèse de Jésus, cependant mon beau nom de Thérèse ne pouvait pas m'être enlevé. Tout à coup je pensai au Petit Jésus que j'aimais tant et je me dis: "Oh! que je serais heureuse de m'appeler Thérèse de l'Enfant Jésus!" Je ne dis rien au parloir du rêve que j'avais fait tout éveillée, mais la bonne Mère Marie de Gonzague demandant aux Sœurs quel nom il faudrait me donner, il lui vint à la pensée de m'appeler du nom que j'avais rêvé... Ma joie fut grande et cette heureuse rencontre de pensées me sembla une délicatesse de mon Bien-Aimé Petit Jésus. » (Ms A, f° 31 v°). Pourquoi ce choix, tant chez Thérèse que chez Mère Marie de Gonzague ? Un regard sur l’Écriture et sur l’histoire nous permettra de comprendre l’importance du culte de Jésus enfant au Carmel de Lisieux au siècle dernier. Quelques textes de Thérèse nous en montreront le sens pour elle. Les Évangiles, « témoignage par excellence sur la vie et sur l’enseignement du Verbe incarné, notre Sauveur » (Dei Verbum, 18), nous révèlent spécialement les multiples facette du mystère de l’incarnation du Fils de Dieu. Le Verbe, éternellement tourné vers le Père « a habité parmi nous », chante Jean dans son Prologue (Jn 1, 14). Aux bergers, aux mages, mais aussi à Siméon et Anne, il est manifesté comme le Messie de Dieu, le Sauveur du monde, celui qui accomplit l’attente d’Israël. Luc insiste sur l’humilité et la pauvreté de sa venue : ce sont les signes donnés aux bergers et aux mages. C’est dans le silence de Nazareth que Jésus vivra ensuite, donnant le témoignage de sa soumission à Marie et à Joseph, mais surtout de son obéissance filiale et de sa consécration totale au Père. Matthieu souligne que sa venue se heurte à la haine, au refus : déjà se profile la rédemption par la souffrance de la Passion. Contemplant ce mystère, Paul s’écrie : « il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave » (Ph 2, 7). Témoins de la foi des Apôtres, les écrits du Nouveau Testament montrent ainsi comment les premiers chrétiens concentraient leur regard sur le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption plus que sur les traits humains du Christ enfant. De même, les Pères de l’Église ont scruté ce grand mystère de foi, pour le défendre contre les hérésies et pour l’exprimer le plus adéquatement possible. L’iconographie, la liturgie des premiers siècles (où l’on voit apparaître les fêtes de Noël et de l’Épiphanie) mais aussi les évangiles apocryphes (remplis de légendes sur la naissance et les premiers pas de Jésus !) témoignent de la place que prit, très tôt, la méditation des mystères de l’enfance de Jésus dans le peuple chrétien. Dès les premiers temps du christianisme, des pèlerinages eurent lieu à Bethléem, où une basilique fut édifiée au IVème siècle. Au VIIème siècle, une relique de la crèche est solennellement installée à Rome, dans la basilique Ste Marie Majeure. Avec le Moyen Age, le regard des croyants se porte davantage sur l’humanité du Christ. Les représentations des « mystères » de Noël et de la Passion traduisent cet intérêt pour les traits humains du Verbe incarné. La mise en scène permet de faire naître des sentiments de tendresse pour l’enfant-Dieu. Dans ses homélies, St Bernard souligne les charmes du Fils de Dieu petit enfant. St François, au XIIIème siècle, donna un élan nouveau à cette dévotion en répandant les représentations vivantes et populaires de la crèche. Au XIVème siècle se répandit un climat de familiarité avec l’Enfant Jésus parmi les contemplatifs : nombreux sont ceux qui bénéficient de « privautés de l’Enfant Jésus », c’est-à-dire de grâces d’intimité spéciale avec le Christ dans les mystères de son enfance. Le XVIème siècle, avec St Ignace, Ste Thérèse et l’humanisme, donna une impulsion décisive à ce courant dans l’Église. C’est alors que se répandirent en grand nombre, dans toute l’Europe, les statuettes de l’Enfant Jésus : en 1521, un compagnon de Magellan en laissa une à Cebu, aux Philippines, où il est, depuis lors, l’objet d’une grande vénération populaire. Dans l’Ordre du Carmel, le culte de l’Enfant Jésus et de la Sainte Famille remonte aux origines, en Terre Sainte : la proximité entre le Mont Carmel et Nazareth a certainement joué. On trouve des traces de ce culte dès le retour des Carmes en Occident au Moyen Age, par exemple dans la vie de St Albert de Trapani, carme sicilien de la seconde moitié du XIIIème siècle, qui fit de l’Enfant Jésus l’axe de toute sa vie et eut des grâces particulières d’intimité avec lui. Ste Thérèse joua un rôle essentiel dans la diffusion du culte de l’Enfant Jésus. En 1563, dans le monastère de l’Incarnation d’Avila, il lui était apparu en lui demandant son nom : « Je suis Thérèse de Jésus », répondit-elle – « Et moi, je suis le Jésus de Thérèse », reprit-il. Dans le temps de Noël, Ste Thérèse ne manquait pas de le célébrer de façon vive et joyeuse. Elle aimait particulièrement le « Niño Peregrino » du Carmel de Valladolid, avec son chapeau et son bâton. Pour ses fondations, elle emportait toujours une statue du « Petit fondateur », exprimant et transmettant ainsi une consécration et une confiance totale envers le Christ enfant, pour le spirituel comme pour le temporel. St Jean de la Croix lui-même recueillit cet héritage thérésien. Sa vie témoigne d’une dévotion profonde et incarnée envers l’Enfant Jésus : on raconte que lors des fêtes de Noël, il dansait avec une statuette de l’Enfant Jésus dans ses bras. Le XVIIème siècle marque un tournant : d’une part, le culte de l’Enfant Jésus va alors se répandre dans le peuple de Dieu à travers toute l’Europe, grâce aux confréries de Beaune et de Prague et, d’autre part, il va recevoir une explicitation théologique et mystique grâce à l’École Française de spiritualité. C’est à une enfant – que l’on a pu appeler la « petite sainte » du XVIIème siècle – qu’il revint de répandre dans tout le Royaume la dévotion à l’Enfant Jésus. Entrée au Carmel de Beaune à 11 ans, Marguerite du St Sacrement (1619-1648) passa sa vie dans de grandes souffrances, en raison de sa santé fragile et d’influences démoniaques. Peu après son entrée, l’Enfant Jésus lui apparut en disant : « Je me donne à toi, petit, pour que tu sois petite comme je le suis ». Toute sa vie consista, comme elle le disait, à « vivre selon le Saint Enfant Jésus », en le contemplant et en s’attachant à lui ressembler par une vie d’innocence, de pureté, de simplicité, de pauvreté et de don de soi. Elle reçut mission d’attirer la protection de l’Enfant Jésus sur le Royaume de France, alors en proie aux guerres avec l’Autriche. Pour cela, elle fonda en 1663 une association de clercs et de laïcs, la « Famille du Saint Enfant Jésus ». En 1638, l’Enfant Jésus lui avait manifesté le désir d’être honoré comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Il fut alors représenté non plus dans les bras de sa mère mais seul, debout : c’est le « Petit Roi de grâce ». La statue a été donnée par Gaston de Renty, homme d’état de Louis XIII, qui, à 27 ans, s’adonna complètement, comme laïc, à la contemplation de Jésus enfant et aux œuvres de charité. Marguerite disait de lui : « Il est tout à l’Enfant Jésus ! Oh, qu’il a bien su se rendre petit à l’image de ce divin Enfant, s’abaisser comme Lui et suivre la droiture de ses voies ! » Il mourut à 37 ans, le 9 mars 1649, victime de sa charité pour les pauvres. Peu avant de mourir, Marguerite du St Sacrement reçut la grâce de saisir la conformité de l’esprit du Carmel avec « l’esprit de la crèche, que seuls comprennent les petits et les anéantis » : l’Enfant Jésus lui dit que ce seraient de telles âmes qui « comprendraient les merveilles du Verbe et les secrets de sa Crèche et de son Enfance, et ce qu’il peut opérer dans les âmes qu’il possède et qui sont à Lui ». Quand Marguerite mourut, les miracles se multiplièrent sur son tombeau. Elle a été déclarée Vénérable. À la même époque, et parallèlement, le culte de l’Enfant Jésus se répandit dans l’empire Autrichien. En 1628, la princesse de Lobkowitz fit don aux Pères Carmes de Prague d’une statue de l’Enfant Jésus (venant d’Espagne) en leur recommandant de l’honorer dans leur église de Notre-Dame des Victoires, de sorte que le couvent ne manquerait de rien. Ce qui fut fait et arriva… Le P. Cyrille, carme, se confia à l’Enfant Jésus et fut consolé dans la grande aridité spirituelle où il vivait depuis trente ans. Grâce à ce P. Cyrille, l’église Notre-Dame des Victoires devint un centre de prière pour tout l’empire autrichien. Lors des guerres, invasions et sièges qui ne manquèrent pas, on vint se confier à l’Enfant Jésus, appelé ici le « Petit Grand ». Par le biais de confréries animées par les Carmes (de Prague, puis d’Arenzano, en Italie), les reproductions de cette statue se répandirent dans toute l’Europe et au delà. Le Carmel de Lisieux en vénérait une. La dévotion à l’Enfant Jésus de Prague prit une dimension populaire considérable au XIXème siècle et dans la première moitié du XXème. C’est ainsi que, réfugiée aux Pays-Bas, Edith Stein écrira, dans une lettre du 2 février 1942 : « Hier, en priant devant l’image de l’Enfant Jésus de Prague, je remarquai tout à coup qu’il porte le grand habit du couronnement impérial (…) N’est-ce pas lui l’Empereur secret qui devra mettre fin à toute peine ? C’est bien Lui qui tient les rênes, même si les hommes croient régner ». Mais le culte de l’Enfant Jésus n’est pas seulement une dévotion populaire. Le Cardinal Pierre de Bérulle (1575–1629) en a donné une explicitation théologique et mystique qui, directement ou indirectement, inspira de nombreux courants spirituels dans l’Église. Dépassant le goût médiéval pour les traits humains du Verbe incarné, la contemplation bérullienne va à la dimension intérieure de la vie de Jésus enfant. En effet, à l’aspect de douceur, Bérulle préfère contempler l’état « d’assujettissement du Verbe aux conditions de la nature et de l’enfance ». Pour lui, regarder l’enfance de Jésus, c’est porter le regard de la foi jusqu’au cœur du Mystère du Christ, vrai Dieu dans l’anéantissement de l’incarnation, vivant dans la dépendance du Père dès le premier moment de son incarnation. C’est pourquoi Bérulle portera une grande attention à la vie de Jésus dans le sein de Marie avant même sa naissance. De cette contemplation de l’incarnation découle l’attitude spirituelle que développera l’École Française : « devenir comme un enfant », c’est ressembler au Christ dont la nature humaine était dépossédée de tout bien propre et d’elle-même, étant totalement relative à la Personne divine du Verbe qui l’a assumée. Le culte de l’Enfant Jésus conduit donc à vivre en parfaite ressemblance du Christ qui a glorifié le Père par les abaissements de sa vie terrestre. C’est ce mystère que, du temps de Bérulle, vécurent Marguerite du St Sacrement et Gaston de Renty. La doctrine spirituelle de Bérulle se répandit ensuite par l’Oratoire et les séminaires de la compagnie de St Sulpice. Mais c’est Bérulle lui-même qui a fait venir en France les filles de Ste Thérèse : son enseignement, qui rejoignait le fort christocentrisme de la spiritualité thérésienne, trouva un écho important dans les Carmels de France, jusqu’à celui de Lisieux. Enfin, cette spiritualité de l’Enfant Jésus a aussi été illustrée par la vie et les écrits du Bx Antoine Chevrier (1826–1879) et de Charles de Foucauld (1858–1916) qui, tous deux, ont placé la contemplation de Jésus enfant à la base de leur œuvre (pour le P. Chevrier, c’est surtout la crèche ; pour Charles de Foucauld, la vie cachée à Nazareth). Bien sûr, en choisissant son nom de religion Thérèse n’avait pas tout cela présent à l’esprit ! Cette histoire nous aide cependant à saisir l’importance de ce nom. Par lui, Thérèse s’inscrit dans un courant significatif du grand fleuve de la Tradition vivante de l’Église et du Carmel. Comme la vie et les écrits de Thérèse le montrent admirablement, il ne s’agit pas de s’émerveiller devant les charmes du « petit Jésus ». Dans sa grâce de Noël 1886, Thérèse a fait l’expérience de la puissance de l’enfant-Dieu : « En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse, Il me revêtit de ses armes » (Ms A 44). Désormais, c’est Jésus qui agit en elle : « En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en dix ans, Jésus le fit … Jésus prit Lui-même le filet, le jeta et le retira rempli de poissons… Il fit de moi un pêcheur d'âmes… » (Ms A 45) Thérèse ne va pas décrire sa contemplation des mystères du Christ. On ne trouve pas chez elle de méditations théologiques sur les abaissements du Fils de Dieu, sur l’impuissance et l’anéantissement de la Crèche et de la Croix ou sur la désappropriation de sa volonté humaine dans le don total et l’obéissance filiale. Mais, tout cela, Thérèse le vit dans sa relation à Jésus enfant. Le symbole de la « petite balle » exprime comment elle veut vivre cette dépendance, dans l’abandon et l’amour : « Depuis quelque temps je m'étais offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet, je Lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher, mais comme d'une petite balle de nulle valeur qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son cœur si cela Lui faisait plaisir; en un mot, je voulais amuser le petit Jésus, lui faire plaisir… » (Ms A, f°64) L’image du « grain de sable » évoque l’anéantissement volontaire que Thérèse veut vivre par amour pour Jésus : « Demandez que votre petite fille reste toujours un petit grain de sable bien obscur, bien caché à tous les yeux, que Jésus seul puisse le voir ; qu'il devienne de plus en plus petit, qu'il soit réduit à rien. » (Lettres n°49) Mais Thérèse va plus loin encore dans son poème « La rose effeuillée » (19 Mai 1897, Poésie n°51), précisément en s’adressant à l’Enfant Jésus :
CETTE ROSE EFFEUILLEE, c'est la fidèle image Nous avons du mal aujourd’hui, après Nietzsche et la Shoah, à recevoir le vocabulaire (bérullien, mais aussi thérésien) de « l’anéantissement ». Il ne s’agit pas d’une volonté morbide ou d’un sentiment dépressif. C’est dans la lumière du Mystère pascal de Jésus que nous pouvons en comprendre le sens. Sur un seul plan humain c’est inhumain. Mais on peut en percevoir le sens dans la lumière divine de l’Amour Miséricordieux. Aux yeux des hommes, Jésus enfant n’est rien. Et pourtant il est le Verbe Créateur : « Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. (…) Il était dans le monde, et le monde fut par lui » (Jn 1, 3.10). Il ne fait rien, sinon obéir, dans les profondeurs de son être d’enfant, comme il le fera plus tard, silencieusement et dans l’impuissance aussi, sur la Croix : « C'est pourquoi, en entrant dans le monde, le Christ dit: Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m'as façonné un corps (…) Voici, je viens pour faire ta volonté » (Héb. 10, 5. 9). Du silence et de l’impuissance de son enfance à celles de sa Passion, le Christ nous sauve par l’offrande totale qu’il fait de lui-même et par son obéissance filiale. Cet acte d’amour parfait du Fils de Dieu fait homme rétablit l’Alliance que le péché a brisée : le Père peut déverser la tendresse infinie de son Amour Miséricordieux dans un cœur humain et, par lui, dans toute l’humanité. Thérèse communie à cet acte sauveur de Jésus et elle en tire toutes les conséquences. Pour que l’Amour Miséricordieux puisse, par Jésus, se déverser en elle et dans l’Église, elle accepte de vivre dans une totale dépendance de Dieu, dans la confiance et l’abandon. Elle choisit de renoncer à tout, par amour pour Dieu et le prochain. Pour cela, elle se désapproprie de toute volonté propre, afin de laisser Jésus, enfant et souffrant, agir en elle, comme elle le dit dans l’explication de ses armoiries : « Les deux rameaux entourant, l'un la Ste Face, l'autre le petit Jésus sont l'image de Thérèse qui n'a qu'un désir ici-bas: celui de s'offrir comme une petite grappe de raisin pour rafraîchir Jésus enfant, l'amuser, se laisser presser par Lui au gré de ses caprices et de pouvoir aussi étancher la soif ardente qu'Il ressentit pendant sa passion. » (Ms A 85) Chez Thérèse il ne s’agit donc pas seulement d’imiter l’Enfant Jésus. C’est lui qui, gratuitement, a changé son cœur dans la nuit de Noël 1886 : c’est lui que Thérèse veut laisser vivre en elle, en lui abandonnant tout, dans la gratuité de l’amour.
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