Pierre de COINTET, Studium de Notre-Dame de Vie, F 84210 VENASQUE, pierre.decointet@wanadoo.fr « A
propos de
Saint Jean de la Croix, Mystique et Philosophie »,
Revue Thomiste, XCIII
(1993), p. 304-312. La
célébration du quatrième centenaire de la mort de saint Jean de
la Croix a donné lieu à quelques interventions de philosophes :
Philippe Nemo et Alain Cugno lors des journées d'Avon en septembre
1991 [1],
Yvette Périco à Venasque en juillet de cette même année[2],
Yves Floucat à Toulouse en décembre[3].
A côté des nombreux ouvrages spirituels, théologiques, historiques
et littéraires que le mystique espagnol ne cesse de susciter, le
philosophe est heureux d'avoir à sa disposition un recueil d'études
de Maurice Blondel, Joannès Wehrlé, Jacques Paliard, Gaston
Berger, Louis Lavelle et Aimé Forest[4].
Ecrits entre 1925 et 1957[5]
ces textes méconnus méritaient une publication accompagnée
d'introductions[6].
Ce recueil permet d'apprécier la place du problème mystique
dans la vie intellectuelle française de la première moitié de ce
siècle. Mais ce livre est plus qu'un dossier historique :
c'est un témoignage. Témoignage de la "fécondité toujours
renouvelée de la doctrine du mystique espagnol", dirait M.
Blondel. Témoignage aussi de la vitalité de ce courant de pensée
qui, au sein même de l'Université française, ne craignait pas
d'orienter les intelligences vers la transcendance par la réflexion
morale et métaphysique. Témoignage enfin de la permanence d'un
esprit philosophique qui cherche à fonder en raison une attitude
totale de vie, laquelle en retour fait progresser la réflexion.
Dans cette perspective, la philosophie ne se laisse pas réduire à
un jeu conceptuel, à une épistémologie critique, ou à une
accumulation de connaissances historiques. Elle reste simplement
elle-même, quête jamais satisfaite de vérité et d'être dont
l'autonomie repose finalement sur l'inachèvement. En effet, le
philosophe n'est-il pas pleinement fidèle au mouvement qui le
pousse à chercher la raison ultime des choses quand il se met
humblement à l'écoute des témoins d'une sagesse supérieure ?
G. Berger témoigne de cette attitude d'esprit lorsqu'il écrit, en
1942 : "Il y a quelque chose de mieux à faire pour célébrer
la mémoire d'un philosophe que de retracer son histoire ou de résumer
sa doctrine : c'est de lui accorder cette attention passionnée qui
lui eût été plus chère que tout le reste. C'est de penser à sa
suite, de réfléchir aux difficultés qu'il signale en voyant
comment il nous aide à en triompher. Honorer un spirituel, c'est
l'utiliser"[7].
Nul doute que pour les éditeurs de ce volume, cet esprit
philosophique est encore vivant, et peut répondre à bien des
aspirations de notre temps. J. Paliard souligne le paradoxe de
cette civilisation qui tout à la fois éteint le sens du
transcendant et creuse le besoin de vie spirituelle : "Je
crois, écrit-il à G. Berger, qu'il faut la caractériser, en ce
qu'elle a de si trouble et de si déchiré, par cette contrariété
elle-même. C'est l'oubli des valeurs essentielles, ce sont les
ruines auxquelles conduit cet oubli qui, par réaction et par une
sorte d'instinct de défense, font ressurgir le sentiment de ces
valeurs et éveillent le désir d'en retrouver les sources. Jean de
la Croix est l'une de ces sources auxquelles peuvent s'alimenter
les âmes vigoureuses et exigeantes"[8].
Mais une approche rationnelle de la mystique est-elle légitime ?
Saint Jean de la Croix est un mystique, un saint, un Docteur de l'Eglise.
Mais un philosophe ? un métaphysicien ? un psychologue ?
Peut-on impunément étudier pour elles-mêmes ces facettes d'une œuvre
essentiellement théologique, dont la doctrine jaillit tout entière
de l'expérience chrétienne ? Suffit-il alors de se résoudre
à affirmer l'incommensurabilité de la mystique chrétienne ?
Mais de fait le problème a été posé, on ne peut l'esquiver.
Comme le rappelle A. Forest[9],
des psychologues comme H. Delacroix, P. Janet, M. Pradines, des
philosophes comme H. Bergson, J. Baruzi, J. Segond, se sont attachés
à l'expérience mystique pour la décrire et l'interpréter. Et dès
la crise moderniste les études de G. Tyrrell, F. von Hügel et H.
Bremond obligèrent philosophes et théologiens à une réflexion
fondamentale.
C'est pourquoi M. Blondel, dans une longue étude publiée en
1925, à la suite de la thèse de J. Baruzi, s'efforce de jalonner
le champ de la recherche, d'abord du point de vue épistémologique :
"Par quelle méthode, dans quelle mesure [le problème de la
mystique] est-il accessible à l'examen de la raison, et quelle peut
être en ce domaine la contribution de la philosophie ?"[10]
La seconde question conduit le philosophe à critiquer les
abus de langage qui accréditent toutes sortes de contrefaçons de
la vie mystique authentique, de l'ésotérisme au spiritisme sous
toutes ses formes anciennes et nouvelles. Mais la critique doit
s'appliquer aussi aux méthodes des sciences humaines qui doivent
tenir compte de la spécificité du fait mystique, essentiellement
subjectif, inséparablement physiologique, psychologique, moral et
religieux. Enfin, elle doit discuter le problème philosophique de
la "valeur noétique de l'expérience mystique" : la
mystique est-elle vraiment recherche d'un "au-delà de la
philosophie" - et du dogme -, perte dans la "déité
sur-essentielle", l'"un-et-tout", par une participation
purement intellectuelle ?
La recherche d'une réponse à la première question se situe
entre deux excès : confondre nature et surnaturel au point de réduire
ce qui est don gratuit de Dieu à un épanouissement subliminal de
l'humain, séparer ce qui dans le concret ne doit faire qu'un, au
point de rejeter la vie mystique soit dans l'extraordinaire (dans ce
que la théologie appelle le "surnaturel modal", alors que
la vie mystique en ce qu'elle a d'essentiel est dans le développement
normal des virtualités de la vie chrétienne), soit dans
l'irrationnel (la vie mystique serait alors purement subjective, émotionnelle
et affective, échappant ainsi à toute intelligibilité).
Il s'agit donc, en fonction de questions nouvelles, de réfléchir
philosophiquement à toutes les implications de l'adage bien connu :
"La grâce ne détruit pas la nature mais la perfectionne, en
l'élevant et en la purifiant". Ainsi, à la suite de M.
Blondel et dans sa perspective propre, A. Forest relève les
analogies entre la connaissance métaphysique et l'expérience
mystique[11] :
ressemblances quant à l'aspiration à une connaissance intuitive,
à une présence de l'esprit à la réalité, au-delà de la représentation.
Mais différences quant au rôle de la volonté dans la recherche
de cette perfection du connaître. Alors que par un effort dialectique,
le philosophe tend vers "l'idéal de la connaissance
intuitive"[12]
par les seules ressources de la raison théorique, l'expérience
mystique, elle, "est une connaissance qui procède de l'amour;
elle est union avant d'être connaissance, Erreur ! Source du renvoi
introuvable."[13],
fondée dans le "réalisme de l'amour", c'est-à-dire dans
une expérience morale et spirituelle. Cependant, en climat réaliste,
l'analogie existe bien et son fondement est réel : "la présence
d'une même disposition première de l'esprit", une "vertu
de docilité et d'accueil", "le même engagement total de
l'âme"[14].
Chez le mystique, elle se traduit par "un don de soi dans
l'amour, principe d'une sagesse très haute qui nous fait juger des
choses de Dieu parce que nous les avons éprouvées dans l'union
transformante"[15].
Chez le philosophe, elle sera seulement ce "consentement de
l'esprit" à la vérité des choses par lequel il adhère
"moins à l'objet qu'à l'invitation qui est en lui et qui le dépasse"[16].
Certes la vie mystique n'est pas le simple achèvement de l'expérience
métaphysique, mais l'une et l'autre "s'unissent dans la simplicité
et l'unité des demandes premières de notre âme, dans ce que le
XVIIème siècle nommait
le ????Erreur !
Source du renvoi introuvable."[17].
A. Forest traduit ainsi un aspect central de l'esprit qui anime
ces philosophes et dont M. Blondel n'a cessé, dès sa thèse de
1893, de souligner l'importance, en particulier pour une approche
philosophique du christianisme dans le contexte de ce qu'il appelait
"la mutilation volontaire de la pensée", autrement dit
l'immanentisme. Il ne peut y avoir, écrit-il, "rupture entre
la pensée et la vie"[18],
car la véritable "science" (au sens large que les anciens
donnaient à ce mot) n'est pas seulement "notionnelle"
mais aussi "réelle", c'est-à-dire utilise toutes les
ressources de l'intelligence, qui certes raisonne et abstrait, mais
aussi connaît "par connaturalité". Qu'on ne s'y trompe
pas : il ne s'agit pas ici seulement de réhabiliter la
dimension intuitive de l'intelligence "ut sic", encore
moins d'exalter l'affectivité et la subjectivité, mais de
souligner le lien intrinsèque entre connaissance et amour,
intelligence et volonté, science et sagesse, pour que se déploie
totalement notre premier consentement à l'être. Car cette
"connaissance par connaturalité" n'est ni parfaite ni
auto-suffisante; elle découle d'une rectitude de l'esprit; elle
est, dit encore M. Blondel, "purifiante et élevante,
puisqu'elle suppose cette intégration dans l'ordre universel, cette
vision une et totale, ???Erreur !
Source du renvoi introuvable., cette ascèse qui est la
condition de la vie contemplative et comme le préambule de la mystique"[19].
Mais ne risque-t-on pas alors de faire de la religion une
condition du savoir, de subordonner la connaissance de l'être à
l'option de la liberté ? En réalité, relier l'activité de
la raison au problème total de notre nature et de sa destinée,
n'est-ce pas plutôt donner tout son poids concret au "réalisme
congénital et foncier de l'intelligence"[20],
à ce "lieu de rencontre de l'homme avec la réalité totale et
aussi, sous certaines réserves, de la nature et de la grâce"[21] ?
Ainsi peut-on fonder spéculativement et pratiquement l'exigence
de consentement que refuse l'attitude critique et sceptique
exclusive : "A force de se complaire en elle-même au lieu
de se surmonter en se critiquant à son tour et en se méfiant de
ses vues toujours partielles, la critique s'achève dans le refus
d'affirmer", écrit J. Paliard à G. Berger[22].
Mais le "cœur", l'âme avec sa soif de vérité et son
désir du bien, est dit-il encore, essentiellement "appétit
spirituel"[23].
C'est la leçon que le philosophe peut recevoir du mystique, et que
J. Paliard résume ainsi : "La grandeur et la force du détachement
de l'âme de Jean de la Croix nous apprennent à ne pas revenir en
arrière (...) mais à consentir à l'invisible mouvement qui nous
porte toujours en avant (...). Dans ce mouvement l'âme est désir
de Dieu, désir de ce qui est toujours au-delà"[24].
Cette unité de la pensée et de la vie nous semble être le
centre implicite vers lequel convergent ces études si diverses
pourtant. N'est-ce pas la vérité que ces philosophes ont puisée
chez Jean de la Croix ? ou du moins le lieu de l'accord profond
qu'ils ont trouvé entre sa doctrine mystique et leur recherche
philosophique ?
Tous soulignent ce trait caractéristique du réalisme du
saint espagnol, qui le rend si moderne : "il y a chez lui,
écrit A. Forest, une relation particulièrement forte de l'expérience
à la doctrine; il construit sa doctrine dans le mouvement même par
lequel il la vit"[25].
Poète, il l'est pleinement, mais "avec une âme
transformée" dont la sensibilité comme la connaissance se
trouvent ordonnées à Dieu, comme le souligne J. Paliard[26].
Théoricien vigoureux, logicien, psychologue et métaphysicien,
"esprit essentiellement philosophique" selon J. Wehrlé[27],
il l'est aussi. Il l'est certes dans un but avant tout pratique,
pour briser les fausses illusions et encourager la marche vers
l'union à Dieu. Mais il l'est surtout parce que, note J. Paliard,
sa "science du dépassement" est un témoignage, une
science "née du mouvement de l'âme vers Dieu et de son accès
au mystère des profondeurs divines"[28].
Elle témoigne de la réalité de l'invisible, parce qu'elle l'a
reconnu en l'éprouvant[29].
A ce "pati divina", connaturalité aux choses divines, l'âme
collabore en consentant au dépassement, non seulement du langage,
des connaissances distinctes et des certitudes trop humaines, mais
aussi de toute ascèse intellectuelle ou volontaire : le
renoncement s'achève dans la reconnaissance par l'âme de sa
radicale impuissance, dans l'accueil de la purification passive.
Ainsi, le dépassement est tout sauf purement noétique; et quand il
l'est, quand Jean de la Croix use du langage apophatique, ce n'est
pas pour orienter le lecteur vers une négation du multiple dans
l'indéterminé, mais pour le conduire vers le "sur-déterminé",
vers la simplicité divine en laquelle est contenue toute richesse :
"Le non-savoir de tout ce qui n'est pas cette richesse sans
dispersion donne au mystique le savoir de ce que le philosophe ne
peut affirmer que comme au-delà du concevable, et cependant source
noétique de ce qu'il conçoit", écrit J. Paliard[30].
Et loin de voir dans les déterminations du dogme révélé une négation
à transgresser, par sa vie profonde d'oraison et sa pénétration
dans l'obscur par la foi, le contemplatif découvre finalement
l'accord "entre la vérité vécue du dedans et la vérité
formulée au dehors et cachée sous la lettre du dogme"[31].
Pour le philosophe attentif à l'intégralité des dimensions
de la conscience, la négation, le "rien", la
"nuit" et le vide ne constituent pas le terme d'une expérience
intellectuelle ou méta-noétique, mais concernent ce que J. Paliard
caractérise comme "un douloureux affranchissement non
seulement en paroles, non seulement en idées, mais en actes, de ce
qui fait interposition entre l'âme et Dieu"[32].
Et ce qui, aux yeux du philosophe, permet ce renoncement, ce n'est
pas tant le regard réflexif sur soi, que l'élan spirituel réellement
vécu et le consentement à tout ce qu'il implique. C'est ainsi
que L. Lavelle souligne que Jean de la Croix invite à une
"conversion du regard", à une "sortie de soi, qui
est une purification de soi"[33],
par l'humilité et dans un acte d'amour, c'est-à-dire de don de soi :
dans cet acte qui seul peut "en éloignant l'être de soi, lui
donner l'Etre même vers lequel il aspire"[34],
l'homme trouve son accomplissement.
Ainsi, chez Jean de la Croix l'être et la valeur coïncident.
Et A. Forest nous invite à saisir le lien entre connaissance et
amour pour comprendre en quel sens il reste éminemment
philosophe, même quand, en théologien, il parle de cette
connaturalité surnaturelle, fruit de "l'égalité
d'amour" entre le saint et Dieu. La grâce de Jean de la Croix,
dit-il, "est de nous faire comprendre en quel sens l'amour est
premier. Il est la réalité la plus prochaine si nous savons nous
élever jusqu'à lui, correspondre à ses exigences, et reste le
grand secret que nous continuerons toujours à chercher jusqu'à la
vision dans laquelle s'achève la possession que pourtant déjà
il permet"[35].
L'amour fait connaître en faisant exister dans l'autre :
"la présence est donnée à l'amour"[36].
Cette "philosophie de la charité" n'est pas un piétisme
anti-intellectualiste, ni un spiritualisme évanescent et facile :
chez Jean de la Croix, elle s'appuie sur toute la rigueur et la précision
des analyses de "l'Ecole" à laquelle il aime se référer.
Elle ne remplace pas la connaissance rationnelle de la structure métaphysique
de l'être concret. Mais elle intègre ce savoir démonstratif dans
la synthèse de ce qu'A. Forest appelle une "métaphysique de
la vie intérieure", qui, comme le dit vigoureusement J. Wehrlé,
cherche "tout à
la fois la connaissance de la vérité et la vérité de la
connaissance"[37],
en l'alimentant et en la rapportant à son principe. Cette démarche
ne peut se réaliser effectivement "qu'à la condition de ne
pas séparer l'effort de l'esprit vers le vrai de l'effort de la volonté
vers le bien; qu'à la condition de ramener la vérité et la bonté
à leur identité primitive et finale; qu'à la condition en un mot
de faire du vrai savoir une dépendance de la sainteté
authentique"[38].
C'est, dit-il encore, en se sanctifiant que l'on peut "voir
clair", c'est par ce chemin que Jean de la Croix a possédé la
vraie science de l'être dans la synthèse supérieure de la
sagesse.
Il ne s'agit pas pour autant de mépriser le rôle de la pensée
spéculative au regard de la pratique elle-même.
En s'appuyant sur des expériences aussi diverses que celle
de Thérèse d'Avila et de Bouddha, du cogito de Descartes, ou de
celui de Valéry, ou encore de Husserl, de la critique kantienne et
de l'idéalisme de Fichte[39],
G. Berger réalise l'un de ces rôles de la raison. Il lui revient
en effet de recueillir l'inquiétude et l'appel du transcendant dont
témoigne toute grande pensée : à leur contact, comme dit G.
Berger, "L'espérance s'éveille en nous de ***Erreur ! Source du renvoi introuvable.
ce que nous ne pouvons encore que ***Erreur !
Source du renvoi introuvable."[40].
Mais cette inquiétude n'est qu'intellectuelle, et c'est
encore une tâche de la raison philosophique que de le montrer :
"La connaissance transcendantale n'est pas encore l'humilité;
la philosophie nous prépare à la vie spirituelle; elle ne nous
dispense pas d'en payer le prix."[41].
Au philosophe il revient de le justifier, à travers l'inachèvement
incurable de toute vie humaine, de toute action, de toute pensée.
Au contact du mystique, il peut comprendre l'abîme qui sépare
son expérience de la sienne, et en découvrant "les régions
troubles de notre âme, où le parti-pris se donne le masque de l'évidence
et où l'égoïsme, pour mieux résister à la critique, prend
l'apparence de l'abnégation"[42],
il peut éprouver ce besoin de retrouver la "santé de l'âme"
par les purifications actives et passives.
Enfin, la raison peut faire voir la pleine humanité du
saint. Comme l'écrit M. Blondel, certes il "n'est pas rien que
raisonnable", mais, sans le chercher, il l'est pourtant
"pleinement et éminemment"[43].
Par là, l'intelligence peut apercevoir que la vie mystique est en
connexion avec les aspirations les plus profondes et les plus
normales de la nature humaine, qu'elle les restaure et les
accomplit. Et puisqu'elle est moins une affaire de science que
d'action, "nul n'est tenu (...) à l'écart d'une voie où les
plus simples peuvent être élevés comme les plus doctes", écrit
encore M. Blondel[44].
Paradoxalement, en regardant le mystique, le philosophe peut à la
fois rendre compte de la nécessité de l'oubli de soi et des purifications
douloureuses, et cultiver toutes les aspirations authentiquement
humaines : "Car, continue M. Blondel, en vérité nous ne
souffrons pas moins du manque de virilité et de sincérité que du
manque de piété et de docilité. Le mystique, lui, est la
vivante et féconde conciliation de la liberté et de l'autorité,
de la vie intérieure la plus indépendante et de la communion
sociale la plus efficace et la plus disciplinée"[45].
Ainsi, la vraie science que le philosophe recueille du
mystique conduit à la pratique, à faire croître l'humilité et la
charité, à faire grandir l'aspiration et la rectitude de la volonté.
La "science de la mystique" n'est pas la mystique,
"la vue n'est pas la vie"[46].
Cependant l'une et l'autre, distinctes pour être unies, conduisent
vers le réalisme intégral, dans l'unité de la pensée et de la
vie.
C'est pourquoi la vie mystique peut en retour assurer la vérité
de notre connaissance. En effet, au risque de surprendre, c'est dans
le "mariage spirituel", l'union transformante telle que la
décrivent les mystiques, que le philosophe trouve un témoignage
expérimental des plus précieux sur cette profondeur du réalisme
qui est la vie même de l'esprit voulant et connaissant. A l'opposé,
écrit J. Paliard, la philosophie critique tend à enfermer l'homme
dans "le retournement sur soi du sujet connaissant, mais d'un
sujet qui se conçoit rivé à l'expérience physique"[47].
Et la quête intérieure, quand elle existe, s'achève alors dans
"un sentiment de participation cosmique"[48],
ou dans la perte dans un Soi idéal. Mais les descriptions des maîtres
spirituels chrétiens témoignent d'une expérience tout autre. La
vie intérieure culmine dans une "union par ressemblance
d'amour", un rapport "du sujet à cet autre Sujet qui est
son suprême objet"[49].
C'est pourquoi elle s'exprime sous le symbolisme du mariage,
relation de personne à personne dans la connaissance et l'amour.
Ainsi, attentif à la réalité des sommets de la vie mystique, le
philosophe comprend mieux alors la vérité du consentement à l'être :
attitude primitive et finale de l'esprit, il est à la fois
reconnaissance de l'altérité et "appétit de l'être"[50],
et il implique cette rectitude spirituelle qu'A. Forest décrit
comme une "disposition habituelle d'engagement profond et
simple, d'attachement et de détachement tout ensemble, de discrétion,
de réserve, de conquête et de docilité"[51].
J. Paliard écrit : "C'est à l'expérience totale,
aux problèmes du sens de la vie et de la valeur de la connaissance
humaine qu'il faut relier le problème de la mystique. Il s'agit
du tout de la pensée et de la vie..."[52].
C'est de ce réalisme intégral dont témoignent ces auteurs. C'est
en vertu de cette méthode indissolublement théorique et pratique
que leur philosophie de la mystique est légitime et vraie. Et aussi
bienfaisante et nécessaire pour orienter ce que M. Blondel appelait
"le mouvement général des esprits" : "Pour
que la vie religieuse s'entretienne aux rangs moyens de l'humanité,
il faut des saints, il faut des mystiques (...), pour que la
civilisation intellectuelle et la spéculation philosophique ne
s'abaissent pas, il est bon de se hasarder aux investigations risquées :
il y va de l'avenir de ce que nous avons, même humainement, de plus
précieux"[53].
Ces philosophes témoignent ainsi à leur manière de la modernité
de Jean de la Croix : Husserl n'a-t-il pas mis au centre de la
crise de la civilisation occidentale la séparation entre la raison
et la vie ? Mais ici, la raison va plus haut, et la vie plus
profond. L'objectif de réconciliation est dépassé dans un élan
spirituel : comme l'écrit M.-J. Coutagne, "Au contact des
mystiques comme dans la méditation de l'esprit et le travail de la
raison, le philosophe apprend au cœur du monde à ne pas s'en
tenir aux choses et à créer dans l'enthousiasme. La critique ne
doit pas s'achever dans un refus d'affirmer et la connaissance doit
être dépassée par l'amour - si elle ne veut pas sombrer dans la
pesanteur -, ni discuter les choses mais monter."[54] [1]. Ce colloque fera prochainement l'objet d'une publication aux éditions du Cerf, Paris. [2].
"Saint Jean de la Croix et la philosophie moderne :
quelques regards sur l'expérience mystique", dans Jean
de la Croix, un saint, un maître, p. 353-376, Centre
Notre-Dame de Vie, Venasque, éditions du Carmel, 1992. [3].
"La mystique chrétienne de saint Jean de la Croix et la
vocation métaphysique de l'esprit", Carmel, n°
64, 1992 / 1-2, p. 98-117. Cette étude pénétrante s'inscrit
dans la suite des ouvrages de M. Floucat sur la sagesse chrétienne,
avec cet "élan métaphysique" qui animait saint
Thomas, J. Maritain et A. Forest. Il
faut mentionner aussi l'étude de Pierre Masset, "Que
suis-je ? Qui suis-je ? Que sommes-nous ? De Ricœur
à saint Jean de la Croix", Filosofia Oggi, n° 57,
janv.-mars 1992, p. 31-46. [4].
Chant Nocturne - Saint Jean de la Croix, mystique
et philosophie, textes de Gaston Berger, Maurice Blondel,
Aimé Forest, Louis Lavelle, Jacques Paliard et Joannès Wehrlé,
réunis et présentés par M.-J. Coutagne et Y. Périco,
Préface de R. Virgoulay, Editions Universitaires, 1991, 234
pages. [5].
Sur l'intérêt des philosophes d'Aix pour le saint du Carmel,
voir P. Marie-Eugène de l'E.-J., Jean de la Croix, Présence
de Lumière, Venasque, éd. du Carmel, 1991, p. 154-sv.,
et Y. Périco, art. cit. [6].
C'est pourquoi on ne s'étonnera pas de l'absence de J.
Maritain, pas plus que de celle de H. Bergson, L. Laberthonnière,
et J. Baruzi, dont les écrits font l'objet d'éditions
critiques. [7].
"Connaissance de la nuit", dans Chant Nocturne -
Saint Jean de la Croix, mystique et philosophie, op. cit.,
p. 151. [8].
Lettre de M. Paliard à M. Berger, op. cit., p. 155. [9].
"La doctrine de saint Jean de la Croix et la pensée
contemporaine", op. cit., p. 184. [10].
"Le problème de la mystique", op. cit., p. 25. [11].
"La connaissance métaphysique et l'expérience
mystique", op. cit., p. 195-197. [12].
Op. cit., p. 196. [13].
Ibid. [14].
Op. cit., p. 196-197. [15].
Op. cit., p. 196. [16].
Op. cit., p. 197. [17].
Ibid. [18].
"Le problème de la mystique", op. cit., p. 43. [19].
Op. cit., p. 44. [20].
Ibid. [21].
Op. cit., note 60, p. 210. [22].
Lettre de M. Paliard à M. Berger, op. cit., p. 156. [23].
"Quelques interprétations de l'expérience mystique",
op. cit., p. 122. [24].
"L'âme de saint Jean de la Croix", op. cit., p. 100. [25].
"La doctrine de saint Jean de la Croix et la pensée
contemporaine", op. cit., p. 184. [26].
"L'âme de saint Jean de la Croix", op. cit., p. 103. [27].
"La vie et la doctrine de saint Jean de la Croix", op.
cit., p. 83 (souligné dans le texte). [28].
"L'âme de saint Jean de la Croix", op. cit., p.
98-99. [29].
Op. cit., p. 102. [30].
Op. cit., p. 107. [31].
Op. cit., p. 108. [32].
Lettre de M. Paliard à M. Berger, op. cit., p. 157. [33].
"La contemplation selon saint Jean de la Croix", op.
cit., p. 166. [34].
Op. cit., p. 167. [35].
"La connaissance métaphysique et l'expérience
mystique", op. cit., p. 193. [36].
Ibid. [37].
"La vie et la doctrine de saint Jean de la Croix", op.
cit., p. 91 (souligné dans le texte). [38].
Ibid. [39].
"La vie mystique", op. cit., p. 138-139. [40].
Op. cit., p. 140. [41].
Ibid. [42].
"Connaissance dans la nuit", op. cit., p. 153. [43].
"Le problème de la mystique", op. cit., p. 56. [44].
Ibid. [45].
Op. cit., p. 57. [46].
Op. cit., p. 55. [47].
"L'âme de saint Jean de la Croix", op. cit., p. 109. [48].
Op. cit., p. 110 [49].
Ibid. [50].
Op. cit., p. 109. [51].
"La connaissance métaphysique et l'expérience
mystique", op. cit., p. 197. [52].
"Quelques interprétations de l'expérience mystique",
op. cit., p. 114. [53].
"Le problème de la mystique", op. cit., p. 57. [54].
Introduction à "Connaissance de la nuit", op. cit.,
p. 136.
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