Par sa vie et
son enseignement, sainte Thérèse de Jésus montre avec éclat
comment l’engagement dans la voie de l’oraison conduit également
sur les chemins de l’action, du témoignage et de la mission
universelle. Lors de son voyage de 1982 en Espagne, Jean-Paul II
reconnaissait que « l’axe de la vie de Thérèse, comme projection
de son amour pour le Christ …, ce fut l’Église. Thérèse de Jésus
"sentit l’Église", vécut "la passion pour l’Église", comme
membre du Corps mystique … Les horizons de son amour et de sa
prière s’élargirent au fur et à mesure qu’elle prit conscience
de l’expansion de l’Église catholique » (Avila, 1er
novembre). L’Église fut donc la passion de sa vocation de
carmélite. Elle l’exprima d’une façon particulièrement
significative au moment de mourir lorsqu’elle s’exclama : « Je
suis fille de l’Église ! ». C’est pourquoi, l’ensemble de
l’itinéraire spirituel proposé par Thérèse porte cette marque
ecclésiale. Celle-ci apparaît cependant davantage à certaines
étapes, comme celle de « l’union de volonté » des « cinquièmes
Demeures ».
Les cinquièmes Demeures :
une extraordinaire dilatation du zèle apostolique
En ces
Demeures, en effet, se produit une véritable métamorphose
spirituelle, source d’une extraordinaire dilatation du zèle
apostolique. Jusqu’alors, l’âme avait commencé à vivre et
grandir avec le « secours général » de la grâce de Dieu, puis
elle s’était affermie et avait été introduite par le « secours
particulier » dans la vie mystique (« quatrièmes Demeures »).
Là, tel le « ver à soie », elle avait commencé à édifier le
cocon -sa maison- où elle devait mourir. Or, précise Thérèse,
« cette maison, c’est le Christ ». L’image exprime l’idée d’une
mort à soi-même pour revivre d’une façon nouvelle dans le
Christ, illustration de Colossiens 3, 3 : Car vous êtes
morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu.
Le « ver à soie » se mue donc en « papillon » : c'est l'union de
volonté, effet d’une « entrevue » avec Dieu, d’où l’âme ressort
comme « scellée » de son sceau.
Cette grâce modifie à tel point le « paysage intérieur » de
l'âme, que celle-ci a du mal à se reconnaître. Thérèse la décrit
sous sa modalité extraordinaire de grâce mystique, mais cette
modalité n’est pas nécessaire à sa réception. En effet, dans sa
Miséricorde, le Seigneur peut élever l’âme à ce haut degré de
vie spirituelle en réponse à un don de soi complet, une ascèse
énergique et une fidélité d’amour exigeante vécus dans le cadre
d’un chemin de sainteté tout ordinaire.
Le P.
Marie-Eugène décrit ainsi cet état nouveau : « Dieu s'est rendu
maître des profondeurs de l'âme. Celle-ci a la certitude qu'elle
a été en Dieu. Dans cette union, elle a pris contact avec le
divin, elle a expérimenté une touche dans les profondeurs dont
elle garde le souvenir, quoiqu'elle n'ait rien vu et ne puisse
rien préciser … Ce n'est pas seulement le choc de Dieu qui fait
sentir sa force, il y a aussi une effusion, un choc de l'amour
qui produit la souplesse ». Ainsi, l’âme est-elle entraînée, comme
par un poids d'amour, à vouloir librement ce que Dieu veut .
Vaincue par la charité divine, précise Thérèse, « elle demande à
Dieu de faire d'elle ce qu'il veut, elle ne sait et ne veut rien
d'autre ». Désormais, tous ses désirs sont orientés vers Lui :
elle voudrait « s'anéantir » dans la louange du Seigneur,
« subir de grandes épreuves » pour lui, se livrer à la solitude
et à la pénitence, et surtout que « tous au monde connaissent
Dieu ». La volonté salvifique du Seigneur est, en quelque sorte,
passée en elle et résonne dans son cœur avec une puissance
inconnue jusqu’alors. En ses cinquièmes Demeures, le Christ est
vraiment devenu la demeure de l’âme ; elle vit avec lui, elle
est, pour ainsi dire, immergée en lui.
L’union de
volonté a des conséquences considérables sur le plan du zèle
apostolique, car, renaître ainsi dans le Christ, c’est être en
même temps renouvelé dans la manière de percevoir et de servir
son Église. Car, comme le confessait sainte Jeanne d’Arc :
« C’est tout un de Notre Seigneur et de l’Église » ! Dans ce
sens, le P. Marie-Eugène souligne que la découverte de l'Église,
c'est-à-dire du Christ total, « est l'événement important qui
accompagne l'union de volonté ». En effet, « que dans l'union de
volonté, sainte Thérèse ait réalisé qu'elle était introduite
dans le Christ, et que désormais le Christ serait la demeure où
sa vie serait cachée, qu'est-ce donc sinon la découverte de son
incorporation au Christ dans l'Église, de son insertion dans le
Christ total ? » .
Vie d’oraison et zèle
apostolique se stimulent l’un l’autre
Ce
feu d’amour ravive puissamment dans l’âme le désir de louer et
servir le Seigneur, tout en la purifiant par une sorte de
tension douloureuse. En effet, d’un côté, elle est attirée de
façon quasi irrésistible vers Dieu, ayant l’impression d’avoir
perdu ses repères ici-bas. Thérèse écrit que le papillon « ne
sait où se poser pour s’y fixer…, il est mécontent de tout ce
qu’il voit sur la terre », car ceci ne peut « lui donner le vrai
repos ». D’un autre côté, dans l’oraison même, lui revient la
peine « de voir Dieu offensé en ce monde, peu honoré, et le
grand nombre d’âmes qui s’y perdent ». Ainsi, l’âme ne
cesse-t-elle d’être tourmentée par le salut de tous. L’amour de
Dieu puisé dans la source intime de l’union alimente à la fois
la vie d’oraison et le zèle apostolique qui ne cessent de se
stimuler l’un l’autre.
Il vaut la
peine de noter, à la suite de la Madre, que ce zèle est vraiment
donné, infusé par le Seigneur. Étonnée, elle constate en effet :
« Ô grandeur de Dieu ! Il y a bien peu d’années, peut-être même
bien peu de jours, cette âme ne pensait qu’à elle. Qui donc l’a
jetée dans de si pénibles soucis ? ». Dans une certaine mesure,
l’âme participe maintenant à l’ardeur de la Rédemption qui
habitait le cœur du Christ.
Les « pénibles soucis » qui en résultent ne sauraient être le
simple résultat « de longues années de méditation » sur la
nécessité du salut, insiste Thérèse, qui précise encore : « Que
non, (...) la peine qu'on éprouve à ce degré d'oraison n'a rien
de commun avec celle-ci ; nous pourrions bien, certes la
ressentir, Dieu aidant, à force de méditer, mais elle n'atteint
pas le fond de nos entrailles comme il en est ici, où elle
semble déchiqueter l'âme et la broyer, sans qu'elle le cherche
et même parfois sans qu'elle le veuille ». Il s’agit donc bien
d’un zèle proprement mystique, conséquence de l’union. Cette
constatation permet de mieux saisir comment le développement du
zèle dépend du progrès dans la vie d’oraison. Tout spécialement
dans son Autobiographie et le Château intérieur,
Thérèse montre bien ce lien fécond.
Un
saint « n’arrive jamais seul au ciel »
Pourtant,
à l’étape des quatrièmes Demeures, Thérèse insiste plutôt sur la
prudence à avoir par rapport à l’action extérieure. En dépit des
premières oraisons contemplatives, l’âme doit garder une
certaine réserve, car sa charité demeure encore faible ; elle
doit veiller en particulier à ne pas nourrir spirituellement les
autres « à ses dépens » (cf. Autobiographie,
17/2/109). Sur ce point du rapport entre oraison et apostolat,
la pensée fondamentale de la fondatrice est que pour pouvoir
s'engager profondément dans l'action, l'apôtre doit entretenir
en lui l'habitude de la recherche de Dieu et le souci de
s’enraciner toujours plus profondément en lui. Or, c’est bien un
tel enracinement qui se produit dans l’oraison d’union où la
volonté passe sous l’emprise amoureuse de Dieu. Cet état permet
donc un déploiement beaucoup plus puissant et beaucoup plus
libre du zèle apostolique. Désormais, l'apôtre peut partager les
« fruits » de l'union, « sans s'en priver » lui-même (cf.
Autobiographie, 19/3/122). Thérèse invite les âmes
parvenues à l’union à ne pas « s’encapuchonner » dans l’oraison
et à produire « des œuvres » (cf. 5 Dem. 3/11/942). Elle fait
part de sa conviction : « Je crois personnellement que Dieu veut
qu'une si grande faveur n'ait pas été accordée en vain, et que
puisqu'il ["le petit papillon"] vit avec les désirs et les
vertus dont j'ai parlé, tant qu'il persévère dans le bien, il
est toujours utile à d'autres âmes, sa chaleur les
réchauffe... » (5 Dem. 3/1/938). De fait, la qualité
d’amour infusée dans le cœur, fait que la personne témoigne de
Dieu presque sans le savoir. Dans l’Autobiographie,
Thérèse explique en effet qu’elle « commence à aider les autres
sans guère s'en rendre compte, sans rien faire
d'elle-même ; ils s'en rendent compte, eux, car le parfum
des fleurs [qui éclosent dans l’âme] est déjà si fort qu'ils
désirent s'en approcher » (19/3/122). Dans les Pensées sur
l'amour de Dieu, décrivant les fruits d'un état élevé
d'union, elle exprime la même idée : « De si fortes vertus
demeurent, l'amour est si enflammé, qu'on ne peut les cacher,
car toujours, même sans le vouloir, ces âmes font
progresser d'autres âmes » (6/12/599). Cet enseignement n’est-il-pas
susceptible d’éclairer particulièrement l’effort actuel
d’évangélisation qui accorde au témoignage vécu une place si
importante ?
« Attirez-moi, nous courrons… »
Dans
Annoncer l’Évangile (1975) — un grand texte de Paul VI,
toujours d’actualité — le pape constate en effet : « L'homme
contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres,
ou s'il écoute les maîtres c'est parce qu'ils sont des
témoins ». C’est pourquoi, précise-t-il encore, « L'Évangile
doit être proclamé d'abord par un témoignage... Par ce
témoignage sans paroles, ces chrétiens font monter, dans le cœur
de ceux qui les voient vivre, des questions irrésistibles :
Pourquoi sont-ils ainsi ? Pourquoi vivent-ils de la sorte ?… Un
tel témoignage est déjà proclamation silencieuse mais très forte
et efficace de la Bonne Nouvelle. Il y a là un geste initial
d'évangélisation… A ce témoignage, tous les chrétiens sont
appelés … » (§ 41 et 21).
Ceci
rejoint en plein l’intuition de la petite Thérèse qui confie :
« Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a
fait comprendre cette parole des Cantiques : " Attirez-moi,
nous courrons à l'odeur de vos parfums " [Ct 1,3]. Ô Jésus,
il n'est donc même pas nécessaire de dire : " En m'attirant,
attirez les âmes que j'aime ". Cette simple parole : " Attirez-moi "
suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée
captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait
courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa
suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une
conséquence naturelle de son attraction vers vous » (Manuscrit
C, 33v°- 34r°). Le premier témoignage de tout baptisé est et
sera toujours celui de l’habitation de l’Esprit en lui, sachant
qu’il appelle également une annonce plus explicite.
« Un don complet et sans
réserve à l'Église »
Les
descriptions concernant l’union de volonté pourraient donner
l’impression d’un certain aboutissement de la vie spirituelle.
Pourtant, tel n’est pas le cas ; l’union de volonté n’est pas le
terme de la route. Thérèse prévient, en effet, que l’âme peut
encore tomber, car « le démon lui fait oublier qu'elle ne doit
guère se fier à elle » (Autobiographie, 19/14/128). C’est
pourquoi, elle devra vivre encore le temps de la purification
des sixièmes Demeures qui la conduira aux « fiançailles », puis
au « mariage » spirituels. Accueillant ces avertissements de
prudence, le P. Marie-Eugène précise cependant que « la
perfection actuelle pour cette âme est dans le don complet
d'elle-même et sans réserve aucune, à l'Église ». Les dangers
encourus ne contredisent pas la nécessité de ce don : « Bientôt
cette perte de soi ne sera plus qu'un enrichissement. Bien plus,
dès maintenant, elle est nécessaire au perfectionnement de
l'âme. Pour mériter la purification essentielle dont elle a
besoin, il faut tout d'abord qu'elle rende de grands services à
Dieu »
.