La passion pour le Christ et l'Église dans l'union de volonté.
  
 

P. François-Régis Wilhélem

 in Vives Flammes n° 259, juin 2005, Éd. du Carmel Toulouse, p. 11-18.

Par sa vie et son enseignement, sainte Thérèse de Jésus montre avec éclat comment l’engagement dans la voie de l’oraison conduit également sur les chemins de l’action, du témoignage et de la mission universelle. Lors de son voyage de 1982 en Espagne, Jean-Paul II reconnaissait que « l’axe de la vie de Thérèse, comme projection de son amour pour le Christ …, ce fut l’Église. Thérèse de Jésus "sentit l’Église", vécut "la passion pour l’Église", comme membre du Corps mystique … Les horizons de son amour et de sa prière s’élargirent au fur et à mesure qu’elle prit conscience de l’expansion de l’Église catholique » (Avila, 1er novembre). L’Église fut donc la passion de sa vocation de carmélite. Elle l’exprima d’une façon particulièrement significative au moment de mourir lorsqu’elle s’exclama : « Je suis fille de l’Église ! ». C’est pourquoi, l’ensemble de l’itinéraire spirituel proposé par Thérèse porte cette marque ecclésiale. Celle-ci apparaît cependant davantage à certaines étapes, comme celle de « l’union de volonté » des « cinquièmes Demeures ».

 

Les cinquièmes Demeures : une extraordinaire dilatation du zèle apostolique

 En ces Demeures, en effet, se produit une véritable métamorphose spirituelle, source d’une extraordinaire dilatation du zèle apostolique. Jusqu’alors, l’âme avait commencé à vivre et grandir avec le « secours général » de la grâce de Dieu, puis elle s’était affermie et avait été introduite par le « secours particulier » dans la vie mystique (« quatrièmes Demeures »). Là, tel le « ver à soie », elle avait commencé à édifier le cocon -sa maison- où elle devait mourir. Or, précise Thérèse, « cette maison, c’est le Christ ». L’image exprime l’idée d’une mort à soi-même pour revivre d’une façon nouvelle dans le Christ, illustration de Colossiens 3, 3 : Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu. Le « ver à soie » se mue donc en « papillon » : c'est l'union de volonté, effet d’une « entrevue » avec Dieu, d’où l’âme ressort comme « scellée » de son sceau[1]. Cette grâce modifie à tel point le « paysage intérieur » de l'âme, que celle-ci a du mal à se reconnaître. Thérèse la décrit sous sa modalité extraordinaire de grâce mystique, mais cette modalité n’est pas nécessaire à sa réception. En effet, dans sa Miséricorde, le Seigneur peut élever l’âme à ce haut degré de vie spirituelle en réponse à un don de soi complet, une ascèse énergique et une fidélité d’amour exigeante vécus dans le cadre d’un chemin de sainteté tout ordinaire.

Le P. Marie-Eugène décrit ainsi cet état nouveau : « Dieu s'est rendu maître des profondeurs de l'âme. Celle-ci a la certitude qu'elle a été en Dieu. Dans cette union, elle a pris contact avec le divin, elle a expérimenté une touche dans les profondeurs dont elle garde le souvenir, quoiqu'elle n'ait rien vu et ne puisse rien préciser … Ce n'est pas seulement le choc de Dieu qui fait sentir sa force, il y a aussi une effusion, un choc de l'amour qui produit la souplesse » [2]. Ainsi, l’âme est-elle entraînée, comme par un poids d'amour, à vouloir librement ce que Dieu veut . Vaincue par la charité divine, précise Thérèse, « elle demande à Dieu de faire d'elle ce qu'il veut, elle ne sait et ne veut rien d'autre ». Désormais, tous ses désirs sont orientés vers Lui : elle voudrait « s'anéantir » dans la louange du Seigneur, « subir de grandes épreuves » pour lui, se livrer à la solitude et à la pénitence, et surtout que « tous au monde connaissent Dieu ». La volonté salvifique du Seigneur est, en quelque sorte, passée en elle et résonne dans son cœur avec une puissance inconnue jusqu’alors. En ses cinquièmes Demeures, le Christ est vraiment devenu la demeure de l’âme ; elle vit avec lui, elle est, pour ainsi dire, immergée en lui.

 L’union de volonté a des conséquences considérables sur le plan du zèle apostolique, car, renaître ainsi dans le Christ, c’est être en même temps renouvelé dans la manière de percevoir et de servir son Église. Car, comme le confessait sainte Jeanne d’Arc : « C’est tout un de Notre Seigneur et de l’Église » ! Dans ce sens, le P. Marie-Eugène souligne que la découverte de l'Église, c'est-à-dire du Christ total, « est l'événement important qui accompagne l'union de volonté ». En effet, « que dans l'union de volonté, sainte Thérèse ait réalisé qu'elle était introduite dans le Christ, et que désormais le Christ serait la demeure où sa vie serait cachée, qu'est-ce donc sinon la découverte de son incorporation au Christ dans l'Église, de son insertion dans le Christ total ? » [3].

 

Vie d’oraison et zèle apostolique se stimulent l’un l’autre

 Ce feu d’amour ravive puissamment dans l’âme le désir de louer et servir le Seigneur, tout en la purifiant par une sorte de tension douloureuse. En effet, d’un côté, elle est attirée de façon quasi irrésistible vers Dieu, ayant l’impression d’avoir perdu ses repères ici-bas. Thérèse écrit que le papillon « ne sait où se poser pour s’y fixer…, il est mécontent de tout ce qu’il voit sur la terre », car ceci ne peut « lui donner le vrai repos ». D’un autre côté, dans l’oraison même, lui revient la peine « de voir Dieu offensé en ce monde, peu honoré, et le grand nombre d’âmes qui s’y perdent ». Ainsi, l’âme ne cesse-t-elle d’être tourmentée par le salut de tous. L’amour de Dieu puisé dans la source intime de l’union alimente à la fois la vie d’oraison et le zèle apostolique qui ne cessent de se stimuler l’un l’autre.

 Il vaut la peine de noter, à la suite de la Madre, que ce zèle est vraiment donné, infusé par le Seigneur. Étonnée, elle constate en effet : « Ô grandeur de Dieu ! Il y a bien peu d’années, peut-être même bien peu de jours, cette âme ne pensait qu’à elle. Qui donc l’a jetée dans de si pénibles soucis ? ». Dans une certaine mesure, l’âme participe maintenant à l’ardeur de la Rédemption qui habitait le cœur du Christ[4]. Les « pénibles soucis » qui en résultent ne sauraient être le simple résultat « de longues années de méditation » sur la nécessité du salut, insiste Thérèse, qui précise encore : « Que non, (...) la peine qu'on éprouve à ce degré d'oraison n'a rien de commun avec celle-ci ; nous pourrions bien, certes la ressentir, Dieu aidant, à force de méditer, mais elle n'atteint pas le fond de nos entrailles comme il en est ici, où elle semble déchiqueter l'âme et la broyer, sans qu'elle le cherche et même parfois sans qu'elle le veuille ». Il s’agit donc bien d’un zèle proprement mystique, conséquence de l’union. Cette constatation permet de mieux saisir comment le développement du zèle dépend du progrès dans la vie d’oraison. Tout spécialement dans son Autobiographie et le Château intérieur, Thérèse montre bien ce lien fécond.

 

Un saint « n’arrive jamais seul au ciel »

 Dans l’Autobiographie, évoquant les âmes entrées dans la vie mystique, elle avertit : « Je voudrais vivement leur conseiller de veiller à ne point cacher leur talent puisqu’il semble que Dieu veuille les choisir pour en faire progresser beaucoup d’autres » (15/5/99). Auparavant, elle avait encouragé « le débutant » dans la vie spirituelle à s’efforcer d’atteindre le sommet de la perfection, étant convaincue que faisant ainsi, « il n’arrive jamais seul au ciel, mais y emmène beaucoup de gens derrière lui » (11/4/70). Dans le Château intérieur, elle invite les personnes parvenues aux quatrièmes Demeures à entrer résolument dans le combat spirituel, car elles peuvent faire grand tort au démon « en en entraînant d’autres à leur suite, et être éventuellement très utiles à l’Église de Dieu » (4 Dem. 3/10/922). Comme dans les Demeures précédentes, et plus encore, la grâce de l'union est donc éminemment apostolique ; elle est donnée pour que « beaucoup d'autres » bénéficient de ses effets, insiste Thérèse dans l’Autobiographie (cf. 18/4/116). Ainsi le zèle missionnaire s'affirme-t-il de plus en plus chez celui qui se livre à Dieu par la voie de l’oraison.

 Pourtant, à l’étape des quatrièmes Demeures, Thérèse insiste plutôt sur la prudence à avoir par rapport à l’action extérieure. En dépit des premières oraisons contemplatives, l’âme doit garder une certaine réserve, car sa charité demeure encore faible ; elle doit veiller en particulier à ne pas nourrir spirituellement les autres « à ses dépens » (cf. Autobiographie, 17/2/109). Sur ce point du rapport entre oraison et apostolat, la pensée fondamentale de la fondatrice est que pour pouvoir s'engager profondément dans l'action, l'apôtre doit entretenir en lui l'habitude de la recherche de Dieu et le souci de s’enraciner toujours plus profondément en lui. Or, c’est bien un tel enracinement qui se produit dans l’oraison d’union où la volonté passe sous l’emprise amoureuse de Dieu. Cet état permet donc un déploiement beaucoup plus puissant et beaucoup plus libre du zèle apostolique. Désormais, l'apôtre peut partager les « fruits » de l'union, « sans s'en priver » lui-même (cf. Autobiographie, 19/3/122). Thérèse invite les âmes parvenues à l’union à ne pas « s’encapuchonner » dans l’oraison et à produire « des œuvres » (cf. 5 Dem. 3/11/942). Elle fait part de sa conviction : « Je crois personnellement que Dieu veut qu'une si grande faveur n'ait pas été accordée en vain, et que puisqu'il ["le petit papillon"] vit avec les désirs et les vertus dont j'ai parlé, tant qu'il persévère dans le bien, il est toujours utile à d'autres âmes, sa chaleur les réchauffe... » (5 Dem. 3/1/938). De fait, la qualité d’amour infusée dans le cœur, fait que la personne témoigne de Dieu presque sans le savoir. Dans l’Autobiographie, Thérèse explique en effet qu’elle « commence à aider les autres sans guère s'en rendre compte, sans rien faire d'elle-même ; ils s'en rendent compte, eux, car le parfum des fleurs [qui éclosent dans l’âme] est déjà si fort qu'ils désirent s'en approcher » (19/3/122). Dans les Pensées sur l'amour de Dieu, décrivant les fruits d'un état élevé d'union, elle exprime la même idée : « De si fortes vertus demeurent, l'amour est si enflammé, qu'on ne peut les cacher, car toujours, même sans le vouloir, ces âmes font progresser d'autres âmes » (6/12/599). Cet enseignement n’est-il-pas susceptible d’éclairer particulièrement l’effort actuel d’évangélisation qui accorde au témoignage vécu une place si importante ?

 

« Attirez-moi, nous courrons… »

 Dans Annoncer l’Évangile (1975) — un grand texte de Paul VI, toujours d’actualité — le pape constate en effet : « L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s'il écoute les maîtres c'est parce qu'ils sont des témoins ». C’est pourquoi, précise-t-il encore, « L'Évangile doit être proclamé d'abord par un témoignage... Par ce témoignage sans paroles, ces chrétiens font monter, dans le cœur de ceux qui les voient vivre, des questions irrésistibles : Pourquoi sont-ils ainsi ? Pourquoi vivent-ils de la sorte ?… Un tel témoignage est déjà proclamation silencieuse mais très forte et efficace de la Bonne Nouvelle. Il y a là un geste initial d'évangélisation… A ce témoignage, tous les chrétiens sont appelés … » (§ 41 et 21).

Ceci rejoint en plein l’intuition de la petite Thérèse qui confie : « Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait comprendre cette parole des Cantiques : " Attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums " [Ct 1,3]. Ô Jésus, il n'est donc même pas nécessaire de dire : " En m'attirant, attirez les âmes que j'aime ". Cette simple parole : " Attirez-moi " suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous » (Manuscrit C, 33v°- 34r°). Le premier témoignage de tout baptisé est et sera toujours celui de l’habitation de l’Esprit en lui, sachant qu’il appelle également une annonce plus explicite.

 

« Un don complet et sans réserve à l'Église »

 Les descriptions concernant l’union de volonté pourraient donner l’impression d’un certain aboutissement de la vie spirituelle. Pourtant, tel n’est pas le cas ; l’union de volonté n’est pas le terme de la route. Thérèse prévient, en effet, que l’âme peut encore tomber, car « le démon lui fait oublier qu'elle ne doit guère se fier à elle » (Autobiographie, 19/14/128). C’est pourquoi, elle devra vivre encore le temps de la purification des sixièmes Demeures qui la conduira aux « fiançailles », puis au « mariage » spirituels. Accueillant ces avertissements de prudence, le P. Marie-Eugène précise cependant que « la perfection actuelle pour cette âme est dans le don complet d'elle-même et sans réserve aucune, à l'Église ». Les dangers encourus ne contredisent pas la nécessité de ce don : « Bientôt cette perte de soi ne sera plus qu'un enrichissement. Bien plus, dès maintenant, elle est nécessaire au perfectionnement de l'âme. Pour mériter la purification essentielle dont elle a besoin, il faut tout d'abord qu'elle rende de grands services à Dieu » [5]


 

[1] Les citations de Thérèse sont tirées du chapitre 2 des cinquièmes Demeures (Éd. Desclée de Brouwer, 1964).

[2] Ces textes du P. Marie-Eugène sont inédits (© Association l’Olivier - 84210 Venasque). Sur l’union de volonté, v. également Je veux voir Dieu, Éd. du Carmel, p. 637s.

[3] Je veux voir Dieu, p. 662 et  656.

[4] Il leur dit : « J'ai ardemment désiré manger cette pâque avec vous avant de souffrir » (Lc 22, 15).

[5] Je veux voir Dieu, p. 664-665. Pour approfondir le thème, voir nos ouvrages : Dieu dans l'action. La mystique apostolique selon Thérèse d'Avila, collection Centre Notre-Dame de Vie, série Spiritualité n°8, Éd. du Carmel, Venasque, 1992 ; Agir dans l’Esprit, Coll. Paroles de Lumière, Le Sarment [Éditions du Jubilé], Paris, 1997.